Carlos Placeres a quitté La Havane il y a 13 ans pour s'établir dans les environs de Montréal. En 2002, il lançait A Los Ancestros, très bien reçu par la critique. Et puis plus rien, jusqu'à cette semaine: l'auteur-compositeur-interprète refait surface avec Puro Café.

Alain Brunet LA PRESSE

Élégant panama, complet d'un blanc immaculé, sourire fendu jusqu'aux oreilles percées d'anneaux virils, regard néanmoins tendre et profond. Carlos Placeres porte très bien son nom de famille: placeres signifie plaisirs. Quelques minutes avant de monter sur scène avec sa formation de neuf musiciens, le chanteur résume sa trajectoire.

 

«Mon premier album, c'était ma carte de visite. Je voulais faire découvrir aux gens du Québec ce qu'est un troubadour cubain. Je voulais offrir des chansons accrocheuses, mais aussi des structures musicales et des textes qui dépassent les évidences.»

Carlos Placeres se dit tributaire de la novissima trova, la «toute nouvelle chanson», seconde vague d'auteurs-compositeurs cubains depuis la révolution de Fidel. La nova trova avait germé dans les années 60 et 70 avec des artistes-phares comme Silvio Rodriguez et Pablo Milanes.

«Je cherchais à inclure les influences de leurs prédécesseurs comme Beny Moré. Dans les années 50, Moré a innové en s'adjoignant un orchestre de jazz avec batterie, basse et cuivres, auxquels il a greffé des instruments cubains ou afro-cubains - guitare très, congas, bongos, etc. Ma musique puise dans les années 30 et 40 de la culture cubaine, tout autant que dans le groove funk de la fin des années 70 ou le reggaeton. Ainsi, je cherche le côté moderne de la musique cubaine, tout en conservant le côté traditionnel, avec le très, les congas, les bongos.»

Ainsi, la formation de Carlos Placeres est composée de quatre Cubains d'origine, auxquels il adjoint des musiciens québécois de souche ou d'origine latine. Coréalisateur de Puro Café, le batteur David Lepage est au coeur de ce projet, le saxophoniste Mathieu Gaulin confère une touche très moderne aux arrangements de cuivres. Quelques rimes en français soulignent l'attachement du chanteur à sa société d'adoption. Résultat? Le nouvel album de Carlos Placeres est plus près du groove, de la danse.

«Plus pop? Peut-être, mais on peut encore parler de chanson contemporaine cubaine. Chaque titre de cet album a son histoire, son style. Des exemples? Dans La Montana, il y a ce mélange de cha-cha-cha et de funk, alors que Valorizate est un cha-cha-cha contemporain.»

De La Havane à Montréal

Carlos Placeres est né en périphérie de La Havane, il fut ensuite élevé dans le quartier Buena Vista de la métropole cubaine. Professeur d'électrotechnique, le jeune homme a adopté un style de vie normal, avec femme et enfants. Fin des années 90, le service militaire obligatoire l'a envoyé deux ans en Angola, où il avait passé beaucoup de temps à faire de la musique. C'est là que sa vie a basculé.

«Un jour, je me promenais en forêt et je me suis dit: mon gars, tu es bien dans cette vie-là, avec ta guitare et ta voix. Quand je suis rentré à Cuba, j'ai tout abandonné pour la musique. J'ai commencé à faire mes chansons, je me suis lié au milieu de la musique à La Havane. Je me suis remarié avec une Québécoise qui m'a encouragé à écrire du matériel original. J'ai approfondi ma connaissance des différents styles de musique cubaine, salsa, rumba, guaguanco, timba, bachata, boléro, etc.»

Débarqué à Montréal à la fin des années 90, Carlos Placeres a eu tôt fait de s'imposer. Mis en valeur par le festival Musiques Multi-Montréal, il fut mis sous contrat chez Analekta pour A Los Ancestros, qui avait récolté d'excellentes critiques en 2002.

«Après avoir tourné au Québec et un peu à l'extérieur, je me suis arrêté pour écrire un album ainsi qu'un projet de duo avec la chanteuse Bet.e, avec qui je m'étais lié. Le projet n'a pas pris la tournure que je voulais; on s'est quittés. Ce fut une belle expérience d'un an et demi. Puis j'ai résilié mon contrat avec Analekta afin d'avoir le contrôle complet sur mon travail. Analekta avait été super avec moi, mais je voulais me lier davantage avec des spécialistes en musique latine. J'ai dû survivre, trouver du travail tout en faisant de la musique. Il y a un an et demi, ma mère est morte, ce fut un gros coup. J'ai passé quelques mois chez ma soeur en Italie pour méditer sur mon avenir, parfaire mes chansons... Ce fut une période très difficile.»

Visiblement, tout va mieux aujourd'hui pour Carlos Placeres. Sa nouvelle conjointe, France Leblanc, l'appuie dans ce nouveau départ.

«Mon chemin est long, mais c'est le mien», résume Placeres. Tout compte fait, qualifier l'artiste de survivant n'est pas exagéré.