Un quart de siècle après sa première apparition à Montréal, deux ans après sa dernière, Radiohead passe deux soirs consécutifs à Montréal afin d'y compléter le cycle suivant la sortie de l'opus A Moon Shaped Pool, paru quelques mois avant le spectacle d'Osheaga en 2016.

Alain Brunet LA PRESSE

Sur scène, force était de constater, le groupe n'est peut-être plus le phare conceptuel qu'il fut si longtemps mais... puisqu'il a fait école et qu'il maîtrise tous les secrets de la grande performance rock, qui s'en plaindra? 

Le spectacle commence avec Daydreaming et l'apparition d'un immense écran ovale constellé de blanc, à partir duquel d'innombrables faiceaux de lumières envahissent l'espace. "Dreamers... they never learn... Beyond the point of no return... And it's too late... The damage is done..."

Ce constat hyperlucide nous mène ensuite à une registre délicat, guitares folk baignées de fluides électro, Desert Island Disk est interprétée... "Waking waking from a shutdown", dit la chanson pendant que le grand ovale est traversé d'éclairs rougeoyants.

Prélude à la tempête! 

"Truth will mess you up", tel est le leitmotiv de Ful Stop, première offrande électro-rock de la soirée, pendant que le bleu, le blanc et le noir illustrent les émotions transmises par le son.

Un montage de la performance en temps réel accompagne la fameuse équation 2 + 2 = 5, qui mène le groupe et son public à un premier paroxysme - et ce malgré une sonorisation pas tout à fait exemplaire dans le chorus. La chanson-titre de l'album Kid A maintient l'élan, mais sans la même rugosité de la précédente.

Des couleurs de braise illustrent All I Need, un chant de passion amoureuse couché sur une ballade rock. Après le feu, l'eau: des bleus de mer inondent Videotape, qui porte une poésie du désarroi amoureux. Puis les tons de pourpre et de violet éclairent le thème de la rupture intime; No Surprises, effectivement.

Trève de prise de tête... de radio? Pas tout à fait: on poursuit avec Separator pour redécoller avec Bloom, magnifique space rock. Les roulements des percussions et de la basse étoffent les motifs électroniques des guitares.

Et puis voilà une version véloce, presque techno, d'un des chefs-d'oeuvre de Radiohead, Everything in its Right Place: hausse tangible des BPM, imagerie technoïde à l'appui. Cette nouvelle interprétation est aussi l'occasion d'une série d'improvisations vocales du chanteur stimulé par le beat.

On revient au rock musclé et binaire, dominé par la batterie et des guitares gorgées de testostérone, signées (principalement) Jonny Greenwood: Lotus Flower nous est balancée avec des projections psychédéliques chargées de jaune et d'orange.

La lecture de The Numbers diffère de son enregistrement initial, fondé sur le discours des guitares acoustiques qui n'est pas sans rappeler le legs de Jimmy Page. Devant nous, le clavier de Thom Yorke occupe plutôt le centre de la pièce.

Le chanteur prend ensuite sa guitare acoustique et gratte les harmonies de Exit Music (For a Film),  un des grands hymnes de la génération X qu'il mènera à bon port. Certes une des meilleures performances vocales de la soirée, acclamée par la foule.

Le soliste ne sera pas seul à chanter la suivante: ses collègues le soutiendront pour l'exécution de Weird Fishes/Arpeggi, grand cru de Radiohead.

On poursuit dans l'esprit rock, un peu plus prog cette fois, avec cette relecture musclée de Myxomatosis, assortie d'un texte que l'on peut qualifier de violent.

La formation calme le jeu avec la ballade Nude, et prépare des rappels chaudement réclamés.

Et ça redémarre dans un tourbillon de fréquences acidulées. On reçoit alors Bodysnatchers dans les flancs... et on ne s'en porte pas plus mal.

S'ensuit la ballade House of Cards, et cette pensée qui hante l'esprit de l'un lorsque l'autre se défile, abandonne le navire: "I don't want to be your friend / I just want to be your lover / No matter how it ends / No matter how it starts"...

Radiohead enchaîne avec Present Tense qui se conclut avec un "In you I'm lost" bien senti.

Vient un sursaut audiovisuel: les projections abstraites se déploient sur le pont d'Idioteque, un des plus beaux accomplissements électro-rock du groupe britannique. On n'est pas en reste avec cette sphère projetée en 3D pendant l'interprétation de The Tourist, ballade rock aux allures interstellaires.

Le dernier cycle des rappels sera amorcé par la ballade acoustique Give Up the Ghost, puis une autre emblématique de Radiohead, Let Down... "Let down and hanging around / Crushed like a bug in the ground / Let down and hanging around..."

Guitare sèche en bandoulière, Thom Yorke, ses collègues et leurs 14 690 fans présents entonneront Karma Police avant de se disperser dans la nuit.

Les programmes récents (quatre soirs au Madison Square Garden) et celui de lundi soir dans un Centre Bell bien garni) nous indiquent que le fameux quintette d'Oxford (sextuor sur scène) s'amuse à jouer avec son répertoire, puisant dans plusieurs albums à commencer par le plus récent. Inutile d'ajouter que le programme de lundi différait aussi du concert donné au parc Jean-Drapeau en 2016.

Les mélomanes les plus exigeants auraient probablement apprécié plus de surprises, notamment ces influx orchestraux du dernier album... ils seront peut-être rassasiés au prochain chapitre sur scène. Pour l'instant, on se contentera de souligner l'expertise  acquise de Radiohead et l'équilibre retrouvé entre ses deux principaux concepteurs, Thom Yorke et Jonny Greenwood; ces derniers semblent s'être mis d'accord pour une forte dose de rock de rock et de ballades... au détriment d'une proposition électro plus substantielle...  ou d'une proposition instrumentale impliquant l'ajout d'un orchestre de chambre.

Choix consensuel?

Junun

En première partie, on a pu enfin goûter à l'incarnation en chair et en os du projet Junun, qui résulte de la rencontre entre Jonny Greenwood, le guitariste et compositeur israélien Shye Ben Tzur, et l'ensemble indien Rahasthan Express - sous étiquette Nonesuch. Un album fut rendu public en 2015.

Le qawwali, chant de dévotion soufie au Rajasthan (ainsi qu'au Pakistan), la musique rom d'allégeance musulmane (rappelons que les tziganes manouches et gitans sont issus de ce peuple originaire du nord-ouest de l'Inde) ainsi que les sections de cuivres de tradition indienne sont au centre de l'inspiration de cet ensemble composite.

Les guitares électriques ajoutent à la puissance des chants et des instruments acoustiques et / ou traditionnels (flûte, khartal, bhapang, manjeera, dholak, nagrara etc ), conférant un esprit rock à cette aventure multi-culturelle, néanmoins dominée par l'Asie méridionale. Pour le moins tonique, malgré l'intelligibilité relative d'un son d'aréna...

Voilà une des nombreuses tâches outre-Radiohead de l'hyper doué Jonny Greenwood, très occupé côté musique de film comme on le sait  - on pense aux récentes B.O. des excellents films Phanthom Thread et You Were Never Really Here. Un film documentaire sur l'enregistrement de Junun fut d'ailleurs réalisé par nul autre que le réalisateur Paul Thomas Anderson, pour qui Greenwood a maintes fois oeuvré (There Will Be Blood, The MasterInherent Vice).

LISTE DES CHANSONS INTERPRÉTÉES LUNDI

Daydreaming (A Moon Shaped Pool)

Desert Island Disk (A Moon Shaped Pool)

Ful Stop  (A Moon Shaped Pool)

2 + 2 = 5 (Hail to the Thief)

Kid A (Kid A)

All I Need (In Rainbows)

Videotape (In Rainbows)

No Surprises (OK Computer)

Separator (The King of Limbs)

Bloom (The King of Limbs)

Everything In Its Right Place (Kid A)

Lotus Flower (The King of Limbs)

The Numbers (A Moon Shaped Pool)

Exit Music for a Film (OK Computer)

Weird Fishes / Arpeggi (In Rainbows)

Myxomatosis (Hail to the Thief)

Nude (In Rainbows)

PREMIERS RAPPELS

Bodysnatchers (In Rainbows)

House of Cards (In Rainbows)

Present Tense (A Moon Shaped Pool)

The Tourist (OK Computer)

AUTRES RAPPELS

Give up the Ghost (The King of Limbs)

Let Down (OK Computer)

Karma Police (OK Computer)

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Jonny Greenwood