Pendant la première demi-heure du spectacle de Carlos Santana, hier soir au Centre Bell, j'ai craint de mourir d'ennui. J'avais devant moi le Santana qui m'agace ou, pire encore, qui m'indiffère: une salsa générique digne d'un resort avec bracelet vert fluo, un sermon sur la scène débordant de paix, d'amour et de renforcement positif, une Maria, Maria et un long jam carnavalesque (Foo Foo) dans lesquels ses musiciens faisaient la promotion du patron à grands coups de Santana! Santana! Et pas longtemps après, une interminable séquence de percussions culminant par un insupportable solo de batterie qui, fort heureusement, a débouché sur Jingo Loba.

Alain de Repentigny LA PRESSE

C'est à ce moment précis que ce spectacle est devenu unique, mémorable, la grande fête de la musique qu'on n'attendait plus de Carlos Santana que l'on croyait trop occupé à compter ses disques d'or remplis de succès de palmarès. À compter de Jingo Loba, les deux chanteurs qui prenaient trop de place se sont éclipsés pour laisser toute la place au guitariste et chef d'orchestre inspiré qui transcende vraiment toutes les chapelles musicales.

L'un après l'autre, Santana a enfilé ses classiques (Singing Winds Crying Beasts, Black Magic Woman/Gypsy Queen, Oye Como Va, Incident at Neshabur et Evil Ways jumelée à A Love Supreme de John Coltrane. En cours de route, le guitariste a vraiment lâché son fou, improvisant avec l'audace d'un musicien de jazz et l'énergie d'un guitariste de rock, et multipliant les citations judicieuses, de Wanna Be Startin' Somethin' de Michael Jackson au standard It's All In the Game en passant par Eleanor Rigby des Beatles et Third Stone From the Sun de Jimi Hendrix. Quand il s'est remis à prêcher pendant A Love Supreme, j'étais prêt à lui donner l'absolution sans condition. Il a enchaîné avec une Sunshine of Your Love furieusement guitare qui m'a presque donné le goût d'écouter son album à paraître Guitar Heaven: The Greatest Guitar Classics of All Time.

J'ai dû partir quand, au début du rappel, il attaquait Soul Sacrifice après le traditionnel chant collectif de Woodstock. Mais une Soul Sacrifice qu'il n'a pas craint de dépoussiérer, comme il l'avait fait pour ses autres classiques, en lui injectant une bonne dose de cuivres.

Respect, Carlos!

Steve Winwood

On a eu également eu droit à une première partie de spectacle vraiment pas ordinaire: Steve Winwood, le jeune prodige du Spencer Davis Group qui jetait tout le monde par terre avec sa voix noire et son jeu à l'orgue, au piano et à la guitare quand il avait 16 ans.

Winwood était visiblement ravi de l'accueil du public montréalais avec qui il a eu quantité de rendez-vous ratés. La seule fois qu'on l'a vu finalement, au Festival de jazz de 1998, ce n'était pas vraiment son spectacle puisqu'il partageait l'affiche avec Tito Puente et Arturo Sandoval. Hier, il a eu une heure pour faire une tournée rapide de son vaste répertoire, de Spencer Davis (Gimme Some Lovin'), à sa carrière solo (Higher Love) en passant par Traffic (The Low Spark of High-Heeled Boys, Empty Pages, Dear Mr. Fantasy) et Blind Faith (Can't Find My Way Home).

Ç'a commencé un peu mollo avec trois chansons de son plus récent album Nine Lives, très ordinaires sauf la troisième Dirty City où Winwood a quitté son orgue Hammond B3 pour jouer à la guitare le solo qu'il a confié à son ami Clapton sur le disque. Puis les gens ont reconnu les classiques et ont manifesté leur bonheur. Winwood, tout sourire, s'est mis à applaudir ce public dont il n'attendait probablement rien. Un seul regret: Winwood le chanteur n'a rien perdu de ses moyens, mais j'aurais aimé qu'il laisse le musicien en lui s'exprimer davantage plutôt que de distribuer les solos à ses complices.

Ça sera pour une autre fois.