Un premier album d’une rare assurance, en forme de voyage au bout de la nuit montréalaise

La nuit, Alain Bashung mentait. La nuit, Daria Colonna, elle, déballe toutes ses vérités. Le requiem des sirènes saoules est la confession d’une femme intime de toutes les larmes dont sont enceintes les petites heures, mais qui sait que l’obscurité a toujours été son refuge le plus salutaire. Comme l’a un jour écrit un certain Arthur : les aubes sont navrantes, toute lune est atroce et tout soleil amer.

Révélée en 2017 avec son recueil Ne faites pas honte à votre siècle (Poètes de brousse), un monument de critique d’un monde dont vous serez éjecté si vous refusez d’obéir à sa violence, l’écrivaine construit sur ce premier album un univers enténébré, au cœur duquel l’amour est la plus grisante des malédictions et l’alcool, une prison d’une douceur suspecte dont on gagnerait peut-être à se méfier davantage.

Daria Colonna a rencontré la mort. Elle a même dansé avec, confie-t-elle sur Haut les mains, et sa voix grave, narquoise et sensuelle convoque des hordes de fantômes. Des fantômes qu’elle prend le risque de regarder dans les yeux, quitte à y laisser un peu d’elle-même.

Créé par l’autrice-compositrice-interprète avec son amoureux, Vince James, Le requiem des sirènes saoules emprunte au trip hop sa pulsation, au nu jazz sa trompette zébrant la pénombre d’éclats de lumière et au hip-hop sa superbe arrogance. Chez Daria Colonna, chaque note semble baigner dans les volutes denses de trop de cigarettes et chaque moment de félicité semble plombé par la possibilité qu’une énième mauvaise décision fasse tout basculer. Album de rupture, ce voyage au bout de la nuit montréalaise est aussi une ode aux plaisirs immédiats sans lesquels il ne resterait plus qu’à laisser son navire sombrer.

Vénéneuses et lascives, vulnérables et insolentes, douillettes et rugueuses ; ces neuf chansons (augmentées d’un interlude parlé de l’écrivaine Olivia Tapiero) dépeignent la mélancolie comme une maladie magnifiquement incurable et la souffrance comme une expérience ayant au moins le mérite de nous rappeler que nous sommes bel et bien en vie. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’Ariane Moffatt ait accepté d’agir en tant que marraine du projet, en plus de prêter sa voix à Reste pour voir, tant ce disque est porté par une rare assurance.

Œuvre rangée du côté des égarées, de celles qui disent toujours oui au verre de trop et dans l’âme de qui le spleen a planté sa tente, Le requiem des sirènes saoules ne ressemble à rien d’autre au Québec. « Et je bois parce que je désire tout détruire, mais je fige », murmure Daria Colonna dans Je bois. Nous verrons brûler nos demeures, peut-être, mais nous pourrons nous féliciter d’avoir pleinement vécu au son de cette musique qui tangue, bien que sans jamais perdre le cap.

Extrait de Confortable, de Daria Colonna
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Le requiem des sirènes saoules

Trip hop

Le requiem des sirènes saoules

Daria Colonna

Indépendant

8/10