Depuis octobre 2021, on mesure enfin l’écoute de musique en continu (streaming) au Québec. Et à la lumière d’un rapport publié par l’Observatoire de la culture et des communications, force est de constater — sans surprise — que les artistes québécois sont davantage éclipsés sur les plateformes comme Spotify et Apple Music.

Publié le 23 juin
Émilie Côté
Émilie Côté La Presse

Il faut préciser que l’Institut de la statistique du Québec a accès aux chiffres d’écoute en ligne pour le Québec depuis le 15 octobre dernier seulement.

Dans le rapport Le marché québécois de la musique enregistrée en 2021 rendu public mercredi, deux jours avant la fête nationale, on apprend que durant les 11 dernières semaines de l’année 2021, les Québécois ont généré 4,6 milliards d’écoutes de chansons sur les services en ligne, dont seulement 9 % d’artistes de la province. C’est moins que la part d’albums québécois vendus en format numérique et physique (35 %) et que la part d’albums francophones (23 %).

« Les chiffres portent seulement sur 11 semaines », convient l’analyste Claude Fortier, de l’Observatoire de la culture et des communications. Il nous apprend néanmoins que le pourcentage de Québécois parmi les artistes écoutés en streaming est de 8 % pour les quatre premiers mois de 2022. « La tendance semble donc assez stable, expose-t-il. Mais on va voir si cela va se maintenir pendant toute l’année. »

Ève Paré, nouvelle vice-présidente aux affaires publiques et directrice générale de l’ADISQ, n’est pas surprise par le faible pourcentage d’artistes québécois écoutés en ligne.

Nous sommes noyés dans un océan de contenu, et cela soulève l’enjeu de la découvrabilité.

Ève Paré, vice-présidente aux affaires publiques et directrice générale de l’ADISQ

Mme Paré se réjouit toutefois que les plateformes donnent enfin les chiffres d’écoute par province et reconnaissent par le fait même que le Québec est un marché à part. « Il y a un défi de traiter et d’utiliser ces données », signale-t-elle en précisant que la musique avec image sur YouTube et TikTok n’est pas comptabilisée.

Le rap franco

Claude Fortier veut surveiller l’écoute du hip-hop québécois qui s’illustre davantage dans l’écoute en ligne que dans les ventes d’albums. Du 15 octobre au 31 décembre 2021, la chanson québécoise la plus « streamée » fut Copilote de FouKi avec Jay Scott. Pendant la même période, le rappeur Enima (qui a des démêlés avec la justice) a été parmi les trois artistes québécois les plus écoutés en ligne, avec Charlotte Cardin et les Cowboys Fringants.

Adele, Taylor Swift et Ed Sheeran demeurent néanmoins les trois interprètes les plus écoutés en général durant la même période.

Tout le défi est dans la promotion des artistes québécois, indique Ève Paré, de l’ADISQ. « C’est une bataille qu’on mène à Ottawa avec le projet de loi sur la radiodiffusion. »

Le projet de loi adopté à la Chambre des communes, qui sera à l’étude au Sénat, vise notamment à ce que les services d’écoute en ligne contribuent au développement du contenu canadien et francophone avec « des exigences de mise en valeur ».

Ève Paré vante aussi l’initiative Méta-musique, un guide qui aide les artistes à mettre en valeur leur musique à l’aide de métadonnées.

L’essor de la musique instrumentale

Fait saillant plutôt intéressant : dans les ventes d’albums québécois en 2021, ceux en français comptent pour 53 %. C’est une baisse depuis le sommet de 77 % en 2017, mais pour la première fois, la chute n’est pas surtout attribuable à la vente d’albums en anglais, mais plutôt à celle d’albums « dans une autre langue ou sans paroles ».

« Il y a une percée de la musique instrumentale d’ici auprès du public québécois », souligne Claude Fortier, qui cite les succès des albums Histoires sans paroles – Harmonium symphonique, Inscape d’Alexandra Stréliski et Immersion d’Angèle Dubeau.

Baisse des ventes généralisée

Les ventes de vinyles ont augmenté de 26 % au Québec en 2021. Autre point positif : sur les 20 albums les plus vendus, 16 étaient québécois et 10 en français. C’est toutefois un bien pour un mal, car le marché est en décroissance, souligne Claude Fortier.

Ce n’est pas une surprise que moins de Québécois achètent de la musique. Or, aux États-Unis et au Canada, on constate que le streaming compense la chute des ventes d’albums.

Nielsen estime que 1250 écoutes d’une chanson (avec un abonnement « premium », contre 3750 avec de la publicité) équivalent à la vente d’un album. Est-ce que ce sera aussi comptabilisé ainsi au Québec ? « Il faudra y réfléchir », répond Claude Fortier.

Ce dernier souligne que c’est la vente de musique datant de plus de 18 mois (dite du catalogue) qui semble faire baisser l’écoute de musique québécoise en ligne. « Soixante-cinq pour cent de l’écoute du catalogue est non québécoise », indique-t-il [soit pour les 11 dernières semaines de 2021]. « On s’en tire plutôt bien pour les nouveautés. »

L’écoute en ligne permet de mesurer à quel point les gens consomment de la « vieille » musique par rapport aux nouveautés. « Avant, on ne savait pas avec les chiffres à quel point les gens écoutaient leurs vieux disques ou CD, illustre-t-il. On pourra maintenant mesurer le poids de l’écoute de la nouveauté versus le catalogue. »

Consultez le rapport de l’Institut de la statistique du Québec