En 2016, plusieurs des habitués du festival Osisko en lumière, à Rouyn-Noranda, hésitaient à se procurer des billets pour le spectacle de la formation punk américaine The Offspring. « Les gens n’osaient pas », se souvient Jean-François Michaud d’evenko, « parce qu’ils ne pensaient pas que c’était les vrais Offspring. Ils pensaient que c’était un groupe hommage ».

Publié le 28 mai
Dominic Tardif
Dominic Tardif La Presse

Il s’agissait pourtant bel et bien du vrai Dexter Holland et de son fidèle acolyte à lunettes, Noodles. Au moins 10 000 spectateurs ont hurlé avec eux sur la presqu’île du lac Osisko les refrains velcro de Self Esteem et Why Don’t You Get a Job ?.

Une histoire d’un soir, que cette grande visite ? Pas du tout ! Après avoir reçu des grands noms du punk comme Sum 41, AFI ou Rise Against et de la pop comme X Ambassadors et Jason Derulo, Osisko en lumière remet ça du 4 au 6 août en accueillant Pennywise, ainsi que le Jamaïcain le plus célèbre depuis Bob Marley, Sean Paul.

PHOTO LOUIS JALBERT, FOURNIE PAR OSISKO EN LUMIÈRE

Jason Derulo à Rouyn-Noranda en 2019

En 2015, les organisateurs avaient lancé un appel à l’aide au promoteur montréalais evenko à la suite du désistement d’un artiste québécois majeur. L’occasion s’était alors présentée de mettre à l’affiche Billy Talent, groupe canadien d’envergure. « Et on s’est rendu compte qu’il y avait une quantité infinie de fans de musique punk rock à Rouyn-Noranda », se réjouit le directeur général du festival, Frédéric Roy-Hall.

Toujours avec l’aide d’evenko, qui agit souvent à titre d’intermédiaire, l’évènement a pu au cours des dernières années bâtir sa crédibilité auprès des principales agences représentant les canons de la pop internationale. Crédibilité sur le plan de la logistique du festival (accueil, production, son), mais surtout sur le plan financier, un artiste aimant avoir l’assurance qu’il sera payé lorsqu’il aura poussé sa dernière note.

Inscrire de pareilles figures à sa programmation suppose – on s’en doute – des investissements de plusieurs milliers, voire de millions de dollars, dont il faut verser la moitié dès la signature du contrat. « Maintenant, quand on envoie des offres, les gens répondent, ce qui est très difficile au départ », confie Frédéric Roy-Hall.

De quoi conclure à l’américanisation du calendrier des festivals québécois ? Le Rouyn-Norandien plaide plutôt l’importance de se distinguer de la concurrence, au cœur d’un circuit où les programmations semblent parfois être le fruit d’une séance de copier-coller. Vous pourrez entendre Clodelle et Jay Scott sur de nombreuses scènes cet été, certes. Mais Clodelle et Jay Scott en première partie de Sean Paul ? C’est dans les villes-sœurs que ça se passera.

Je le vois comme une stratégie pour bonifier la présence d’artistes québécois et leur permettre de jouer devant leur plus grande foule en carrière. Les artistes internationaux deviennent des produits d’appel.

Frédéric Roy-Hall, directeur général du festival Osisko en lumière

L’avantage de l’éclectisme

« Tu ne peux pas arriver du jour au lendemain et te dire : “OK, je fais un festival, je veux Metallica”, lance le directeur général des Grandes Fêtes Telus de Rimouski, Sébastien Noël. C’est un processus à long terme. » Processus qui s’est amorcé pour l’évènement en 2009 avec la venue de Simple Plan, formation québécoise de renommée mondiale.

Depuis, le festival a permis au Bas-Saint-Laurent de saluer en chair et en os Bryan Adams, Sean Paul, Pitbull, Nickelback, Weezer, Bad Religion, Dennys DeYoung et Three Days Grace, notamment. Du 4 au 7 août, ce sera au tour de The Offspring (pour la deuxième fois à Rimouski), de Flo Rida et des Chainsmokers. Que certains noms figurent dans plusieurs programmations n’est pas un hasard.

On se parle tous entre nous et ce n’est pas rare qu’on fasse des pitchs communs, qu’on se mette à deux, trois festivals pour attirer un artiste.

Sébastien Noël, directeur général des Grandes Fêtes Telus

Ces programmations éclectiques, conjuguant pop, rock, rap, punk et chanson, témoignent, selon le directeur général et artistique du FestiVoix de Trois-Rivières (du 30 juin au 10 juillet), de l’omnivorisme musical qui aiguille les oreilles de bien des mélomanes. Le festival trifluvien est le seul évènement où vous pourrez entendre à la fois Joe Bocan, Souldia, Claudia Bouvette et NOFX !

« Ça colle parfaitement à la manière dont les gens écoutent la musique aujourd’hui. Il y a moins de querelles de clocher entre les genres comme il y en avait à une certaine époque », observe Thomas Grégoire, dont le festival s’est forgé une niche dans le punk rock des années 1990, en retenant les services de Bad Religion en 2018 et de The Offspring en 2019. Face to Face et Lagwagon brancheront leurs amplis en Mauricie cet été.

PHOTO CYRILLE FARRE, FOURNIE PAR LE FESTIVOIX

Dexter Holland de The Offspring à Trois-Rivières, en 2019

Mais pourquoi le punk rock des années 1990 ? Parce que les Québécois éprouvent une affection indéfectible pour le genre, mais aussi, « parce qu’il y a plusieurs manières de rentabiliser un festival. Il y a la billetterie… et les consommations sur place ». Traduction : le public de NOFX, ça boit.

De grands noms à bon prix

Frédéric Roy-Hall reconnaît néanmoins que les musiciens internationaux qui acceptent d’explorer le vaste Québec ne sont plus au sommet de leur gloire. « Le défi, dit-il, ce n’est pas de booker des grands noms. Le défi, c’est de booker des grands noms à bon prix. Même si on voulait se payer l’artiste en headline de Coachella, on n’aurait pas les moyens. »

Pour Jean-François Michaud, gestionnaire principal chez evenko, qui donne un coup de main à Osisko en lumière et à d’autres évènements en province, ces rencontres entre une légende au répertoire débordant de succès et un public qui n’en revient pas de recevoir pareille visite ne peut que provoquer des feux d’artifice. « Les artistes finissent leur journée en disant : “Wow ! Je ne savais pas c’était où, Rouyn-Noranda, mais le show était malade.” »