Ébranlée par les réactions négatives face au choix de Mélissa Lavergne, mais voyant en elle une musicienne qui « ouvre les horizons », la direction du festival Nuits d’Afrique a annoncé que sa 36e édition se tiendrait sans porte-parole.

Mis à jour le 27 mai
André Duchesne
André Duchesne La Presse
Frédérik-Xavier Duhamel
Frédérik-Xavier Duhamel La Presse

La décision a été communiquée par une « mise au point » rendue publique vendredi après-midi au terme d’une journée folle marquée par l’accumulation de commentaires négatifs, la décision de Mélissa Lavergne de se retirer du projet et le retrait de la publication de l’annonce du festival sur sa page Instagram.

« Mélissa était déjà là, à jouer des percussions au tout début du Festival. C’est une enfant de Nuits d’Afrique, a déclaré Lamine Touré, président et fondateur de Productions Nuits d’Afrique dans sa mise au point. Je ne vois pas sa couleur. Je vois une musicienne avec du cœur, qui fait partie de la grande communauté des artistes des musiques du monde de Montréal. »

Plus loin, il ajoute : « Je comprends les gens qui ont vu un manque de sensibilité dans notre choix, mais nous poursuivons tous le même objectif : celui d’un monde plus inclusif et plus ouvert. »

Tout a commencé mercredi lorsque Nuits d’Afrique a annoncé sur les réseaux sociaux, photo à l’appui, que Mélissa Lavergne, multipercusionniste et coanimatrice de l’émission Belle et Bum à Télé-Québec, serait la porte-parole de cette 36édition. Cette annonce précédait de six jours la conférence de presse du 31 mai prévue pour donner les détails de la programmation.

Très vite, les commentaires négatifs de gens furieux par le choix d’une femme blanche comme porte-parole se sont accumulés par dizaines. « Honteux. », « Mais noooooooon », « C’est sûr que c’est une blague », « Vraiment déplorable », « What in the apartheid », « Nuits d’Afrique du Sud de 1948 à 1991 », « C’est inacceptable », « C’est vraiment déplorable », a-t-on pu lire. D’autres ont envoyé des emoji de tomates aux dirigeants.

Jointe par La Presse vendredi matin, Mélissa Lavergne a confié être « très sensible » aux critiques énoncées et avoir avisé la direction du festival qu’elle se retirait tout en souhaitant continuer à collaborer à Nuits d’Afrique.

« La mission de Nuits d’Afrique, et c’est ce qui fait que j’ai accepté le mandat, en est vraiment une de communion, de rencontres, de métissages, d’inclusion de part et d’autre. Donc, c’est ce qui fait que je me suis sentie légitime d’accepter le mandat, nous a-t-elle dit. Ceci dit, à la lumière de toute la grogne que ça suscite, je suis très évidemment sensible à cela et j’ai verbalisé à Nuits d’Afrique ma décision de me retirer. Je pense que c’est la bonne chose à faire pour honorer cette colère que j’entends. Après, j’ai le désir profond de collaborer avec Nuits d’Afrique. Je pense que ce serait une erreur de me sortir de la discussion. Par contre, ça m’amène à une réflexion, soit comment prendre part à la conversation sans que ce soit offensant. »

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE INSTAGRAM DE NUITS D’AFRIQUE

Quelques-uns des commentaires exprimés sur la page Instagram de Nuits d’Afrique

Mme Lavergne croit par ailleurs que cette annonce « par fragments » où la lumière a été projetée « sur une personnalité blanche seulement », a expliqué le tollé ambiant.

Une controverse prévisible

« Ce n’est pas à propos de Mélissa, c’est à propos des communautés afrodescendantes qui sont encore sous-représentées, même quand il s’agit de leur propre patrimoine », s’indigne l’artiste et chroniqueur Ricardo Lamour en entrevue avec La Presse.

« Après [le meurtre de George] Floyd, après SLĀV, après le défilé de la Saint-Jean, après le 375e de Montréal […] il y a des questions qui se posent à savoir pourquoi d’autres profils n’ont pas été considérés », énumère-t-il. Il s’agit selon lui d’un symptôme d’une « déconnection » chez les dirigeants du festival.

« Judicieusement porte-parole »

En 2021, c’est le chanteur Corneille qui était le porte-parole. L’animatrice et journaliste culturelle Myriam Fehmiu l’avait été en 2019 et en 2020.

Invitée à commenter la nouvelle, Myriam Fehmiu nous a écrit ceci : « Je comprends que ce type de nomination puisse froisser, voire choquer certaines personnes. Cette grogne démontre selon moi que les personnes afrodescendantes se sentent encore trop peu entendues, vues, représentées et considérées. Maintenant, il faut aussi voir la feuille de route impressionnante de Mélissa Lavergne, qui a voyagé, je crois même vécu en Afrique, et appris son art auprès des grands musiciens africains en tout respect de leur culture et [de leurs] traditions. Dès l’annonce de sa nomination, j’ai écrit à Mélissa pour la féliciter et je crois qu’elle pouvait très judicieusement être porte-parole d’un évènement autour des musiques non seulement africaines, mais aussi caribéennes et latines, et qui a pour but la rencontre des cultures à travers le langage universel qu’est la musique. Et ce dont nous avons le plus besoin en ce moment, c’est bien d’ériger des ponts entre nous. »

De son côté, Corneille n’était « pas disponible pour cette entrevue », nous a-t-on dit.

Nuits d’Afrique a effacé sa publication Instagram en milieu de journée. Le festival, qui aura lieu du 12 au 24 juillet, accueillera entre autres Tiken Jah Fakoly, Moktar Gania & Gnawa Soul ainsi que Femi Kuti and the Positive Force.