Un album orchestral de tradition plus classique enregistré avec 12 musiciens ? Même Jean-Michel Blais s’étonne de la direction de son troisième opus, aubades. Ses 11 pièces incarnent le printemps, la renaissance, l’espoir… Si le pianiste nous surprend, il n’a rien perdu de sa grande sensibilité mélodique ni de sa grande capacité d’émouvoir et de réconforter. Entrevue.

Publié le 2 février
Émilie Côté
Émilie Côté La Presse

« Un album orchestral, quessé ça ? », lance Jean-Michel Blais à la blague au début d’une entrevue qui durera 70 minutes.

Quand un artiste a tant à dire et à raconter sur une œuvre et sa démarche, c’est toujours bon signe. Or, aubades n’est certainement pas le disque qu’on attendait de Jean-Michel Blais.

Je ne sais pas ce qui m’a pris. […] C’est l’album le moins confiné du monde et ce n’est pas pantoute celui que je pensais sortir. Je l’ai fait avec plein d’autres musiciens. Je pense que je me suis créé des raisons de voir du monde !

Jean-Michel Blais

Jean-Michel Blais était au-devant de la vague néo-classique quand il a sorti Il en 2016, un album solo au piano enregistré dans l’intimité de son appartement. A suivi Dans ma main en 2018, où Blais entremêlait piano et électro.

Blais a en outre signé la bande originale du film de Xavier Dolan Matthias et Maxime, ce qui lui a permis d’aller à Los Angeles pour rencontrer des superviseurs musicaux. Une question s’imposait : pourrait-il composer de la musique pour un autre instrument que son propre piano ?

Pour répondre par l’affirmative, il lui manquait des outils. Au début du confinement et en « petit down de tournée de 250 shows », l’artiste – nouvellement célibataire – s’est retrouvé dans un nouvel appartement « grand pour deux » (situé par ailleurs près de celui dont il a été évincé et qui a donné lieu à l’EP Eviction Sessions).

« J’ai commandé en ligne le livre d’orchestration des étudiants de l’Université de Montréal », raconte Jean-Michel Blais.

De pianiste à compositeur

Si Jean-Michel Blais peut maintenant se qualifier de compositeur, la matière première d’aubades est le résultat de centaines d’enregistrements improvisés au piano en solo. « J’ai passé cela au tamis, relate-t-il. Et c’est le côté lumineux qui ressortait. »

Jean-Michel Blais a alors été attiré vers la musique – et l’idée – de la Renaissance. « Une image de printemps, de soleil […], l’énergie du matin […], des mélodies puissantes moins mélancoliques », détaille-t-il.

On saute des étapes, mais Blais a finalement écrit 11 pièces pour un ensemble de 12 musiciens, dirigé par Nicolas Ellis, assistant de Yannick Nézet-Séguin à l’Orchestre Métropolitain. C’est juste après le premier confinement qu’il s’est retrouvé en chair et en os avec tout ce beau monde. « J’ai rarement été aussi ému et vulnérable dans ma vie. C’était un dialogue à 12. »

Une fois de plus, Blais a tenu à ce que son album contienne des bruits ambiants entre ses chansons. Des murmures, des souffles, lui qui discute avec les musiciens. « Pour moi, la musique est vivante. Si elle est trop exacte, ça tue quelque chose », dit-il.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Le pianiste Jean-Michel Blais vient de faire paraître son 3e album, intitulé aubades, qu’il qualifie d’« album de lumière et de matin ».

Le plus classique de ses albums

Jean-Michel Blais ignorait comment allaient réagir ses maisons de disques Mercury KX et Arts & Crafts (pour le Canada) face à « un album acoustique et instrumental où le piano prend du recul ». S’il connaît « les codes » pour qu’une pièce au piano se retrouve sur des centaines de listes d’écoute sur Spotify et accumule des millions d’écoutes, le pianiste désirait sortir des sentiers battus.

Les gens vont-ils me suivre ? On verra, et je l’espère !

Jean-Michel Blais

Jean-Michel Blais aura par ailleurs trois musiciens à ses côtés dans son nouveau spectacle : Nadia Monczak (violon), Lorraine Gauthier-Giroux (violoncelle) et Benjamin Deschamps (clarinette, clarinette basse, flûte traversière et saxophone soprano). « Nous avons fait la préproduction et c’est écœurant ! », lance celui qui se produira à la salle Wilfrid-Pelletier le 9 juillet dans le cadre du Festival de jazz. Avant, il sera en concert dans une trentaine de villes du Québec et de l’Europe.

11 pièces

Soyez rassurés. Même si aubades s’ancre davantage dans la tradition classique, l’album engage le cœur plus que la tête. On renoue avec la grande sensibilité mélodique propre à Jean-Michel Blais.

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Ce dernier précise qu’aubades a une face A et une face B. La rupture se fait à la pièce if you build it, they will come. Dans la deuxième moitié, « le masque tombe » et « l’antidépresseur ne fait plus effet », explique-t-il. L’ensemble devient plus dramatique et émotif jusqu’à la pièce finale doux.

« Pour moi, doux est la trame de fond de l’album. Après tout ce délire-là, on revient à Jean-Michel mélancolique en solo au piano […] La pièce finit avec de la compassion, de l’ouverture, de l’amour et une phase qui se termine, qu’il faut accepter. »

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Il faudra 45 minutes d’entrevue avant que Jean-Michel Blais nous signale qu’il a fait une résidence chez Yann Tiersen. Une pièce d’aubades s’intitule par ailleurs ouessant, nom de l’île sauvage où vit le compositeur français (qui s’est fait connaître grâce à la bande originale du film Le fabuleux destin d’Amélie Poulain). « Yann Tiersen est un être extraordinaire. […] Il a quelque chose de celtique dans sa façon d’écrire, et cela vient me chercher. »

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Il faut aussi souligner qu’Alex Weston, ex-assistant de Philip Glass établi à Brooklyn, lui a donné un coup de main en fin de parcours. Autre « énorme influence » de Jean-Michel Blais : Sufjan Stevens. Cela s’entend dans l’intensité des instruments à vent de chansons comme yanni.

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De gros projets à venir

Jean-Michel Blais a des projets d’envergure qui s’en viennent, dira-t-il plusieurs fois en entrevue. On sent qu’il voudrait en parler, mais qu’il ne peut pas…

Quand on parcourt les faits saillants de sa carrière, il est fascinant de constater à quel point l’artiste fait en sorte que les choses se passent.

« Tu touches à un point existentiel, lance Jean-Michel Blais. Est-ce que les choses viennent à moi ? Dois-je laisser les choses aller ou être plus proactif ? En tout cas, c’est un signe que je suis à la bonne place. »

Jean-Michel Blais reçoit de nombreux témoignages de gens touchés par sa musique. On lui a dit à plusieurs reprises que sa chanson roses, par exemple, a accompagné un malade ou ses proches. Or, Jean-Michel Blais a secrètement écrit roses en pensant à la mère de son ami qui avait un cancer du sein. « Si une chanson sans paroles peut encapsuler chez autant de gens le même sentiment de libération dans une souffrance terrible, il y a quelque chose de grand et d’inexplicable là-dedans », s’émeut-il.

« Dans ce temps-là, je me dis qu’il faut que je reste connecté à mon intuition », conclut le pianiste.

La conception

IMAGE FOURNIE PAR LA COMPAGNIE DE DISQUES

L’album aubades

Le titre de l’album renvoie à l’aubade, « un terme médiéval désignant une pièce chantée lorsque des amoureux se séparent au crépuscule, une sérénade de l’aube ». Blais s’est aussi inspiré de la pensée de William Morris (1834-1896), qui « dénonçait la perte du contact de la nature avec la montée de l’industrialisation ». Dans cet esprit, Blais a voulu qu’on sente « l’humain derrière les instruments ». Quant à la pochette d’aubades, elle fait référence à l’idée de la « musique d’ameublement » d’Erik Satie. Cela semble être une simple tapisserie, mais chaque détail compte. « En musique classique, chaque écoute t’amène vers un détail nouveau », dit Jean-Michel Blais.