L’auteur-compositeur-interprète Karim Ouellet a été retrouvé mort dans les locaux de musique de Place Unisson, lundi, à Québec. Une enquête du coroner est en cours et les causes de sa mort demeurent inconnues.

Mis à jour le 18 janvier
Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse
Marissa Groguhé
Marissa Groguhé La Presse

« Une investigation est en cours portant sur le décès de M. Karim Ouellet. Nous ne pouvons donner plus de détails à ce stade-ci », a confirmé le Bureau du coroner mardi. Un rapport d’investigation sera rendu public lorsque l’enquête sera terminée. Le musicien était âgé de 37 ans.

« Malheureusement, l’intervention des services d’urgence a eu lieu à nos locaux », a indiqué par courriel Alexandre B.-Boisvert, responsable du développement des affaires chez Immeubles Tandem, propriétaire des studios du quartier Saint-Roch. « Nous sommes en communication avec la famille et les autorités. C’est une triste nouvelle et nous sommes de tout cœur avec la famille et les proches. Nous attendrons comme tout le monde d’en savoir davantage, s’il y a lieu, suite au travail des autorités. »

La sœur de Karim Ouellet, la rappeuse Sarahmée, a diffusé un court et touchant message sur les réseaux sociaux, mardi matin. « C’est avec une profonde tristesse que nous, la famille, vous annonçons le décès de notre cher Karim ; un fils, un frère, un ami et un musicien exceptionnel. Karim aura laissé sa marque dans nos cœurs pour toujours et nous continuerons de célébrer sa vie, son talent et son héritage », peut-on lire dans ce mot demandant également aux médias de respecter l’intimité de la famille dans ces moments difficiles. « Et merci pour ce torrent d’amour pour Karim, à ceux qui ont été touchés par ses mots et ses mélodies, continuons de faire résonner sa musique. »

L’auteur-compositeur-interprète Karim Ouellet est né le 8 décembre 1984 à Dakar, au Sénégal. Sarahmée et lui ont été adoptés en très bas âge par un couple québécois.

Talent, sensibilité et gentillesse

En 2012, le grand public a découvert le charismatique chanteur grâce à son deuxième album, Fox, propulsé par le ver d’oreille L’amour, qui coiffe rapidement le palmarès BDS francophone et remporte le prix Félix-Leclerc de la chanson.

Fox récolte cinq sélections au gala de l’ADISQ et attire l’attention de Warner France, qui paraphe une entente de commercialisation en 2013. L’album hébergé par Coyote Records remporte un Juno dans la catégorie « album francophone » l’année suivante. La sensation belge Stromae tombe aussi sous le charme, et lui offre les premières parties de sept concerts dans l’Hexagone.

L’auteur-compositeur-interprète Luis Clavis et ses musiciens ont travaillé aux côtés de Karim Ouellet à de nombreuses reprises, une première fois en 2012 pour la chanson Je vous salue Marie, qui apparaît sur le premier album de Qualité Motel, Motel Califorña.

Au téléphone, le chanteur encaisse la tragique nouvelle avec « un mélange de tristesse absolue et de sentiment de gaspillage ». « C’était un gars extrêmement talentueux, un grand gars », dit-il.

Avec le projet Misteur Valaire, le groupe de Sherbrooke connaît un succès radiophonique inédit en 2014 grâce à L’amour est un monstre, encore sous le sceau du collaborateur Karim Ouellet.

« Pour lui, c’était quelque chose d’habituel, un numéro un dans les radios. Nous, c’est la seule fois qu’on y a goûté et c’est entièrement grâce à Karim, complètement grâce à sa façon de parler aux gens, d’écrire, grâce à son sens de la mélodie. »

Il avait une sensibilité énorme. Il exprimait toujours de l’amour, mais de l’amour qui cache une profondeur de plus que les autres gens qui expriment de l’amour. C’est comme si sa façon d’exprimer l’amour venait avec un grand, grand passé, qu’on ne pouvait pas comprendre.

Luis Clavis, à propos de Karim Ouellet

Le chanteur du groupe, rebaptisé Valaire depuis 2016, a été particulièrement marqué par la « gentillesse » de Karim Ouellet, prompt à se déplacer pour encourager ses amis artistes qui jouaient au Cercle ou sur d’autres scènes de Québec.

« De tout le monde avec qui j’ai travaillé, il était le plus baba cool », observe Stéfane Campbell, relationniste de Karim Ouellet jusqu’à la fin du cycle de Fox, au bout du fil. « Il avait un talent musical, une sensibilité de musicien innée et une aisance à pondre des vers d’oreille comme j’ai rarement vu. Il pouvait écrire une chanson en cinq minutes, et boum, tout le monde la chantait la semaine d’après. »

Stéfane Campbell s’explique mal, « voire pas du tout, comment quelqu’un peut passer d’être célébré, adulé par l’essentiel de la province, à se retrouver reclus, isolé de tout le monde, en si peu de temps. Le choc, c’est beaucoup ça ».

L’ex-attaché de presse de Coyote Records conserve en souvenir le « sourire irrésistible » du chanteur. « C’était comme un petit gars dont t’avais le goût de prendre soin, avec ses grands yeux et sa petite face. Je me rappelle que lorsque ma mère a rencontré Karim, elle m’avait dit : ‟Mon Dieu, j’ai le goût de l’emmener manger de la soupe.” C’était le sentiment qu’il procurait à tout le monde qui le rencontrait. Il était très dur à ne pas aimer. »

Trois albums

Karim Ouellet se fait d’abord connaître à Québec, où il enfile les collaborations hip-hop dans la basse-ville à partir de 2007 et se greffe au collectif Movèzerbe. C’est en compagnie de Claude Bégin (Alaclair Ensemble) et Thomas Gagnon-Coupal qu’il lance un premier disque aux sonorités pop et soul, Plume. Les titres pansent un chagrin d’amour.

En 2009, Karim Ouellet avance jusqu’à l’étape finale du Festival international de la chanson de Granby. « Merci pour tout Karim, tes paroles et ta musique résonneront encore longtemps », a écrit l’organisation sur Facebook.

Le plus récent disque du musicien a été publié chez Coyote Records en 2016 sous le titre Trente. Avec son fidèle comparse Claude Bégin, il pousse plus avant les possibilités électroniques. L’auteur y aborde notamment les thèmes de l’enfance et de l’angoisse. « Je t’écris ceci au bord du gouffre/On dit qu’on en sort plus fort quand on souffre/Quand on a mis du sel sur nos blessures/Témoin me soit le ciel », chante-t-il dans Karim et le loup.

« J’écris pas mal des chansons tristounettes – je me vois mal écrire des tounes joyeuses – et musicalement, j’aime bien le contrepoint que donne un texte plus triste sur une musique entraînante », avait-il confié à La Presse à la sortie de l’album. « J’aime les films tristes, les bouquins tristes, les chansons tristes, mais j’aime quand on met un petit peu de beurre d’arachides par-dessus pour que ça passe bien. »

En 2017, à l’appel de La Presse, Karim Ouellet s’est joint à Ariane Moffatt et à La Bronze pour interpréter Aimons-nous, d’Yvon Deschamps, en réponse à l’attentat de la Grande Mosquée de Québec.

L’auteur-compositeur-interprète a signé une entente avec Maison Barclay Canada, déclinaison québécoise de Universal Music, en 2019, une alliance qui restera sans suite.

Depuis quelques années, Karim Ouellet se faisait discret sur les scènes musicales et médiatiques. Élise Bégin, grande amie et ancienne choriste de l’artiste, et Karim se visitaient régulièrement jusqu’à l’été 2020, alors qu’ils vivaient tout près, au centre-ville de Québec. Elle raconte que Karim, de nature solitaire, s’était isolé depuis un certain temps.

Élise Bégin tient à rappeler la grande et belle vulnérabilité de cet « adulte qui avait gardé une pureté d’âme » et qui pouvait avoir le rire facile. Elle précise que Karim faisait encore de la musique et qu’il avait un album quasiment terminé dans les cartons. « C’était un vrai ami. »

En août dernier, Sarahmée avait confié à La Presse que son frère travaillait sur du nouveau matériel. « I’m back baby » (« Je suis de retour bébé »), a écrit le chanteur le 15 août 2020 dans une publication Twitter, l’une de ses dernières apparitions dans les réseaux sociaux.

L’artiste visuelle Pony avait été chargée d’illustrer le nouveau projet de Karim Ouellet, a-t-elle indiqué sur Instagram. « J’ai une de tes nouvelles tracks dans mon ordi parce que tu voulais que je fasse ta pochette. New game, un titre qui vient de prendre tout un autre sens aujourd’hui… »

« Je travaille sur un nouvel album, avec les best. Les meilleurs au Québec », peut-on lire sur la page Spotify de Karim Ouellet.

Le rappeur Rymz a vu Karim Ouellet pour la dernière fois juste avant le début de la pandémie. « C’était pour travailler sur du nouveau matériel, raconte-t-il. Ma blonde et moi, on était sur une photo pour le visuel de son projet. » Après avoir appris la tragique nouvelle mardi matin, il s’est replongé dans les nouvelles pièces que Karim lui avait envoyées, « pour avoir des avis ».

« Karim, il avait une extrême sensibilité, une extrême délicatesse, nous dit Rymz au bout du fil. Il ne parlait pas très fort, mais il était très spécial. » Les deux artistes sont restés proches après s’être beaucoup côtoyés durant le camp de la SOCAN, où ils ont composé ensemble la chanson Marchand de sable. « Ce que je retiens de lui, c’est que c’était un artiste pur et dur, avec tout ce qui vient avec, dit Rymz. Il était toujours très inspiré et inspirant. »

« Quand on faisait notre toune, il me disait qu’il ne voulait jamais oublier le côté de l’enfance [dans ses compositions], ajoute-t-il. Il y faisait toujours un clin d’œil, il y avait un côté comptine dans ses musiques. Ça me rejoignait ; c’est quelqu’un qui était resté jeune. »

Le Québec a perdu un grand homme et un grand artiste, et Rymz s’estime heureux d’avoir croisé sa route. « D’avoir fait une chanson ensemble, pour moi, c’était le summum d’une carrière musicale au Québec, conclut le rappeur. J’étais honoré de l’avoir dans ma vie, je me sentais privilégié. »

Fierté de Québec

L’animateur Pierre-Yves Lord ne se souvient plus exactement de la toute première fois qu’il a croisé Karim Ouellet. C’était dans la capitale, quelque part au début des années 2000. Il n’a pas de mal à se rappeler, par contre, l’impact que l’auteur-compositeur-interprète a eu sur lui au fil des ans. « Il y a des artistes comme ça qui nous touchent, dit-il, soulignant que le chanteur est le préféré de son fils. Il y avait une douceur puissante et féroce dans son écriture qui m’a touché droit au cœur. »

Il l’a souvent interviewé quand sa carrière musicale commençait à décoller. « Ce qui était magique, c’est qu’il avait cette accessibilité et une grande proximité avec les gens, raconte Pierre-Yves Lord, qui a même eu le droit à un DJ set surprise du chanteur pour son 40anniversaire. On disait : ‟Hé, Karim, veux-tu venir jammer ?” et il venait, il amenait sa guitare et nous offrait une petite session inédite. »

Karim Ouellet « a marqué à jamais la scène de notre ville et il a fait rayonner Québec partout », dit-il. À l’émission La fin des faibles, que Pierre-Yves Lord anime, c’est « une gang de Québec » qui occupe les sièges de juges. Il y a Koriass, Souldia et Sarahmée, la petite sœur de Karim, que Pierre-Yves a vue lundi en tournage et dont l’absence a été lourde mardi matin sur le plateau. Koriass et Souldia « sont à terre ». « Tout le monde est dévasté, raconte l’animateur. Notre sœur Sarahmée n’est pas avec nous et ça affecte tout monde. Ce n’est vraiment pas évident. »

Avec la collaboration de Mayssa Ferah, Dominic Tardif et Jean-Christophe Laurence, La Presse