Contrairement aux personnages que magnifiait Tex Lecor, Jean Pellerin n’est pas draveur, trappeur ou bûcheron. Mais il est très certainement aventurier. De sa maison de Los Angeles, le cowboy de Salaberry-de-Valleyfield, qui a réalisé des vidéoclips pour Def Leppard, Guns N’ Roses et Metallica, se raconte entre deux rouleuses.

Publié le 7 janvier
Dominic Tardif
Dominic Tardif La Presse

C’était en septembre 2020. Jean Pellerin, alors de passage à Montréal, se trouvait en studio avec son camarade Éric Goulet, à tenter d’enregistrer quelques-unes de ses compositions (en anglais), quand le musicien Carl Prévost, de la maison de disques DeVizu Musique, lui demande si sa besace recèle aussi des chansons en français. Son visage se transforme en point d’interrogation.

« Et c’est là que mon chum Johnny m’a dit : “Ben voyons, tu connais toutes les tounes de Tex !” », raconte Jean de sa résidence du quartier Miracle Mile à Los Angeles. Son chum Johnny, c’est Jean Larocque, ancien batteur de Blaise et Daphné et de Psychocaravane, lui aussi originaire de Salaberry-de-Valleyfield. Jean Larocque, fils du laitier de Salaberry-de-Valleyfield.

Johnny se souvenait que lorsqu’il passait le lait chez nous avec son père, c’était tout le temps du Tex qui jouait. Et c’est vrai ! Avant que je parte pour l’école, ma mère [Hélène] chantait toujours du Vigneault, du Léveillée et du Tex Lecor.

Jean Larocque, ancien batteur de Blaise et Daphné et de Psychocaravane

Une petite journée après que son ami Larocque eut rappelé à sa mémoire son affection pour Lecor, un premier EP de six relectures était déjà presque dans la boîte. Lancé en décembre dernier, Sur la trace de Tex Lecor (qui additionne six autres titres à cet EP initial) pioche essentiellement dans les quatre premiers 33 tours (de 1960 à 1967) du regretté auteur-compositeur, peintre et comique.

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Un répertoire riche et trop peu célébré, précédant de quelques années l’immense succès du Ti-bicycle ou du Frigidaire, auquel Johnny Pilgrim, traduction littérale de Jean Pellerin, applique avec son coréalisateur Éric Goulet un résineux vernis d’americana. Et c’est soudain comme si The Band avait entretenu une obsession pour les Hautes-Laurentides, plutôt que pour le sud des États-Unis.

PHOTO AARON RAPOPORT, FOURNIE PAR L’ARTISTE

Jean Pellerin

« On a enregistré ça sur une bine », dit Jean au sujet de ces chansons véritablement épiques, portées par une vision mythifiée d’un Québec héroïque, peuplé d’hommes qui savent affronter les éléments et le fond d’une canisse de whisky.

On dirait que j’avais oublié que j’avais ces chansons-là en dedans de moi. Mais j’avais toujours tripé sur toutes ses histoires de trappeurs, de draveurs, de bûcherons.

Jean Pellerin, à propos de l’œuvre de Tex Lecor

Adolescent, Jean Pellerin est cependant moins attiré par la chanson québécoise que par le rock et le blues. Son premier groupe ? Le Craps Blues Band, que ça s’appelait. « Tout le monde nous connaissait à Salaberry-de-Valleyfield, parce qu’un des gars dans la band [Jean dit la band, et non le band], c’était celui qui vendait du pot en ville », lance Johnny en riant et en finissant de se rouler une cigarette.

Avec sa gueule burinée de baroudeur qui a tout vécu, ses sourcils en broussaille et son foulard noué en permanence autour du cou, Jean Pellerin est comme un personnage évadé d’un film d’André Forcier, croisé à celui de la chanson Into the Great Wide Open, de Tom Petty. Aux murs derrière lui : des photos de Jimi Hendrix et de Willie Nelson, des guitares, un dobro.

Cap sur Los Angeles

Après un bref passage dans les classes du programme d’interprétation théâtrale du collège Lionel-Groulx, où son indocilité se heurte à l’autorité de ses profs, il met le cap en décembre 1979 sur Los Angeles et s’inscrit en cinéma au Art Center College of Design. Son projet de fin d’études : la réalisation d’un vidéoclip pour son groupe de l’époque, baptisé Bag of Snakes.

La cassette du clip en question se retrouve par hasard sur le bureau d’un producteur d’influence, grâce à qui le jeune Québécois devient l’un des réalisateurs les plus demandés du métal hirsute. Il réalise ou coréalise des clips pour des dizaines d’artistes, dont Kiss (Crazy Crazy Nights), Guns N’ Roses (You Could Be Mine) et Def Leppard (quatre clips tirés de l’album Hysteria, dont Women et Love Bites).

C’est par ailleurs grâce à Jean Pellerin, et à son partenaire de l’époque, Doug Freel, que Metallica accepte pour la première fois en novembre 1987 de mettre en marché une VHS, Cliff’ Em All !, un hommage à leur défunt bassiste Cliff Burton.

PHOTO FOURNIE PAR JEAN PELLERIN

Jean Pellerin (à droite) avec le chanteur de Metallica, James Hetfield

« La fille de la maison de disques nous avait dit : “Faut qu’on fasse des vidéos et les gars veulent rien savoir de faire des vidéos, mais je pense que vous allez bien vous entendre.” On a loué une auto, on est allés chez Lars [le batteur] à Oakland. »

Dans ce temps-là, les gars buvaient pas mal de bières, faque on est allés se pogner trois, quatre caisses. Et les gars nous ont fait entrer dans une petite pièce qui était remplie de bébelles de Metallica : des posters, des coupures de journaux, des tapes bootlegs.

Jean Pellerin

Quelques semaines plus tard, Kirk Hammett, James Hetfield et Lars Ulrich se rendent à Los Angeles afin d’enregistrer les commentaires intercalés par Jean et Doug, dans Cliff’ Em All !, entre des performances exhumées de ce fatras d’archives. « On avait tourné et pris un coup tout l’après-midi dans notre bureau. C’était tellement à l’envers après, tellement plein de bouteilles vides pis de sacs de chips, qu’on n’y a pas touché pendant deux mois. »

Jean le cowboy

À partir de 1991, alors que les chemises en flanelle succèdent aux pantalons de cuir, Jean Pellerin peine à dénicher des contrats de réalisation de vidéoclips. « Les grunge voulaient rien savoir de moi. » Il signe quelques films de série B (avec Rob Lowe et Christopher Plummer), gratte sa guitare en dilettante dans différents bars bruns de Hollywood, puis rentre à Montréal de 2002 à 2010, avec l’ambition de créer un long métrage québécois.

« J’ai essayé d’avoir des fonds de Téléfilm Canada pendant huit ans et Téléfilm Canada m’a fait chier pendant huit ans », regrette-t-il, en ajoutant peut-être quelques jurons.

Je n’étais pas dans la clique. Je n’étais même pas capable de me trouver une job de caméraman.

Jean Pellerin

C’est cependant durant cette parenthèse québécoise qu’il se lie d’amitié, grâce à Jean Larocque, avec Éric Goulet, en compagnie de qui il joue bientôt du blues et du country sur la petite scène du chic Cheval Blanc, rue Ontario. « Frank Martel [le copropriétaire] nous appelait sa gang de cowboys. »

Jean Pellerin, cowboy campivallensien ? Il prend une bouffée de sa rouleuse. « Il fallait absolument que je sorte de ma petite ville et c’est ça que j’ai fait », résume le jeune retraité de 63 ans, de retour pour de bon en Californie depuis plus d’une décennie.

« J’ai été très chanceux dans la vie, je n’ai jamais fait de 9 à 5. Ça m’aurait tué. Mais j’ai pris beaucoup de risques. Quand je suis arrivé ici, je ne parlais pas ben, ben anglais. J’avais appris l’anglais avec Bugs Bunny. Mais je n’ai rien laissé me détourner de ma voie. Moi, si je vois un signe qui dit “Do Not Trespass”, c’est sûr que je fonce. »

Écoutez l’album sur Bandcamp
Sur la trace de Tex Lecor

Folk

Sur la trace de Tex Lecor

Johnny Pilgrim

DeVizu Musique