(Paris) Comme une remise à zéro d’un logiciel : porté par Smells Like Teen Spirit, à jamais l’hymne du désenchantement post-adolescent, l’album Nevermind de Nirvana, sorti il y a 30 ans, a changé la face du rock.

Philippe GRELARD Agence France-Presse

« Ce disque a ringardisé le hard rock, le rock populaire de l’époque, qui était superficiel, misogyne, moins intense », brosse pour l’AFP Charlotte Blum, autrice de Grunge, jeunesse éternelle, ouvrage prévu le 29 septembre.

Nevermind sort le 24 septembre 1991 et, effectivement, le double album Use Your Illusion I & II de Guns N’Roses, paru une semaine auparavant, prend subitement de grosses rides.

Nirvana braque les projecteurs sur son creuset, la scène grunge, branche du rock aux guitares mal peignées, désillusion en bandoulière. Mais Nevermind jette aussi une « ombre béante », souligne Charlotte Blum, sur d’autres formations cousines comme Pearl Jam ou Soundgarden.

Hier comme aujourd’hui. « L’album Ten de Pearl Jam fête aussi ses 30 ans, mais on n’en parle pas », souligne celle qui revient de Seattle, bastion du grunge aux États-Unis, où elle a tourné un documentaire.

On parle aussi de Nevermind pour de mauvaises raisons : le bébé nu dans la piscine sur la pochette, devenu adulte, porte plainte et réclame son dû.

L’histoire retiendra surtout que la planète rock ne s’est jamais remise de Smells Like Teen Spirit, clip qui tourne immédiatement en boucle sur MTV, chaîne musicale et « médium phare de l’époque », comme le rappelle la journaliste.

« Regard désespérément punk »

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On parle aussi de Nevermind pour de mauvaises raisons : le bébé nu dans la piscine sur la pochette, devenu adulte, porte plainte et réclame son dû.

Et Kurt Cobain, le leader de Nirvana, n’en sortira pas indemne. Le chanteur et guitariste, écorché vif au physique christique, devient malgré lui le porte-parole des ados mal dans leur peau et de jeunes adultes paumés.

Une audience intergénérationnelle qui s’identifie « totalement au regard désespérément punk que Cobain portait sur le monde », comme l’écrit le critique musical américain Alex Ross dans son livre Listen to this.

Le costume du prophète rock est trop grand pour Cobain, le succès trop large et ses dépendances aux drogues dures n’arrangent rien. Il se suicidera en 1994, à 27 ans. Ce qui renforce le mythe puisque Jim Morrison, Janis Joplin ou encore Jimi Hendrix ont aussi disparu à cet âge.

Cobain aura le temps de faire passer quelques messages. Le compagnon de la chanteuse Courtney Love « porte des robes, et dit ouvertement “si vous êtes raciste, homophobe, on ne veut pas vous voir à nos concerts”, il invite aussi des groupes de rock féminins dans ses tournées », insiste Charlotte Blum.

« Le HBO de la musique »

Ça, c’est pour le fond. Dans la forme, la déflagration est totale, avec les titres Come As You Are ou In Bloom. « Sur scène, Kurt était incroyablement charismatique et extrêmement torturé […] on avait l’impression qu’il était toujours au bord d’une énorme implosion », décrit Kim Gordon, ex-bassiste iconique de Sonic Youth, proche de Cobain, dans son autobiographie Girl in a band.

Alex Ross dépeint des chansons oscillant « entre la méditation et la mêlée générale ». Ce mélange de calme et de tempête a été cultivé en studio par Butch Vig, sculpteur du son, également connu pour être aujourd’hui le batteur de Garbage.

La recette de Vig ? « La rencontre entre Black Sabbath (groupe fondateur du métal) et les Beatles », synthétise Nicolas Dupuy dans son ouvrage Take One, les producteurs du rock. Résultat ? « Nevermind débonde le tonneau du grunge et décroche la timbale », déroule le spécialiste.

L’album détrône en effet Michael Jackson du sommet des palmarès quelques mois plus tard.

« Avec Nevermind, Nirvana c’est le HBO de la musique : tous ceux qui font des séries télé ont regardé HBO, tous les musiciens d’aujourd’hui ont écouté Nirvana », conclut Charlotte Blum. Smells Like Teen Spirit est ainsi cité à la 2e minute de Holy Grail de Jay-Z et Justin Timberlake.