Y a-t-il aujourd’hui un « son de Montréal » qui résonne et rayonne à l’étranger ? Trois ambassadeurs de la métropole, Teke : : Teke, Paupière et Paul Jacobs, lancent des albums ces jours-ci… dans trois langues différentes. Coup d’oreille sur le Montréal musical qui s’exporte.

Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

Lors de sa formation embryonnaire en 2017, le collectif Teke : : Teke se voulait d’abord un projet-hommage au guitariste nippon Takeshi Terauchi. Quatre ans plus tard, les compositions originales du septuor, rassemblées sur l’album inaugural Shirushi, promettent de faire rayonner Montréal dans le monde entier.

Bien qu’il chante en japonais sur des airs psycho-surf-rock déjantés, Teke : : Teke revendique son appartenance à la scène d’ici. « On aurait peut-être pu se rencontrer dans une autre ville, mais je pense qu’il y a ici une communauté artistique qui communique beaucoup, explique le guitariste Hidetaka Yoneyama. C’est assez propre à Montréal : la personne qui est dans le local d’à côté peut te proposer de faire la basse sur son projet. »

À la mi-mars, le groupe a offert une performance virtuelle au 35South by Southwest, festival texan où se tendent les oreilles curieuses de l’industrie musicale. Choses Sauvages, No Joy, Paul Jacobs et Paupière y ont eux aussi défendu les couleurs et les sonorités de l’île.

Cet échantillon permet-il de tirer des conclusions sur le « son de Montréal » qui voyage aujourd’hui ? Mikey Rishwain Bernard, directeur de la programmation du festival-vitrine M pour Montréal et représentant des labels Coyote Records et Joy Ride, préfère parler de « vibe », de « style » et d’« originalité ». « Fashionables », ces artistes n’ont pas encore joué une note qu’ils tiennent leur public en haleine, observe-t-il.

PHOTO FOURNIE PAR M POUR MONTRÉAL

Mikey Rishwain Bernard, directeur de la programmation du festival-vitrine M pour Montréal et représentant des labels Coyote Records et Joy Ride

« Montréal a toujours une longueur d’avance, c’est toujours demain, dit le Québéco-Américain joint en Californie, où il profite d’un quotidien déconfiné. C’est surtout ça qui m’impressionne. »

Hasards géographiques

À Montréal, les membres de Teke : : Teke mettent en commun des styles éclectiques – surf-rock, punk, psych, reggaeton, eleki, noise, shoegaze, classique –, des décennies musicales fétiches et des bagages cosmopolites, qu’ils soient européens, latino-américains ou asiatiques.

PHOTO ANDY JON, FOURNIE PAR RAY-ON

Teke : : Teke

Résultat ? Les trombones côtoient les guitares bien « fuzzées » qui, celles-là, s’adjoignent les shinobue, shamisen, taïsho koto et d’autres instruments traditionnels du pays du Soleil levant.

Il y a environ 20 ans, un autre septuor a profité d’une confluence favorable, d’un peu partout en Amérique du Nord jusqu’à Montréal. Arcade Fire, au côté de Wolf Parade, The Dears, Godspeed You ! Black Emperor, Fly Pan Am, The Stills ou encore Patrick Watson, a largement contribué à forger le « son de Montréal ». À l’époque, la scène en vogue était assez définissable : rock, indé, anglo, Do it yourself, circonscrite dans le Mile End et fortement liée au studio d’enregistrement Hotel2Tango.

« J’ai travaillé toute ma vie en musique en Californie, mais quand j’ai entendu ce qui se passait à Montréal, j’ai quitté Long Beach en 2007 et je n’y suis jamais retourné, glisse Mikey. Je suis tombé en amour avec la vibe. Depuis les débuts de Godspeed et d’Arcade Fire, ça n’a jamais arrêté. Je suis impressionné que Montréal ait pu garder cette influence-là. Il y a beaucoup de villes qui profitent de hypes, mais ça ne dure pas longtemps. »

En français !

Aujourd’hui, les genres « exportables » sont plus éclatés – merci à Loud, Charlotte Cardin et Alexandra Stréliski – et la langue n’est plus un obstacle, croit Julien Manaud, fondateur de la maison de disques Lisbon Lux Records. Il en tient pour preuve la présence internationale de groupes électro-pop montréalais comme Le Couleur et Paupière, qui fait paraître un deuxième album, Sade Sati.

PHOTO ANDRE PANOSSIAN, FOURNIE PAR LISBON LUX RECORDS

Paupière

« Je pense que c’est beaucoup dû au streaming. Ça a ouvert le champ de la langue. Si j’avais sorti Le Couleur dans les années 1980, il aurait fallu que j’aie une distribution physique très solide dans les magasins à l’étranger. Ç’aurait été une tout autre affaire. Aujourd’hui, des chansons francophones peuvent décoller au Mexique, au Brésil, aux États-Unis. »

Malajube et plus récemment Corridor, recruté par le prestigieux label de Seattle Sub Pop, ont ouvert la voie, croit quant à lui Mikey Rishwain Bernard. « C’est seulement aujourd’hui que je peux affirmer que je serais capable de faire une programmation 100 % francophone à M pour Montréal, et que tous les représentants à l’étranger seraient contents. Je n’aurais jamais dit ça il y a 10 ans. »

Selon Julien Manaud, les « partenaires américains » commencent à faire la différence entre le son électro-pop « montréalais » et le son « français » de L’Impératrice, par exemple.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Julien Manaud

On ne va pas vendre de la musique « poutine », mais quasiment. Il faut insister sur le fait que, même si c’est en français, ça vient de Montréal, du Québec.

Julien Manaud, de Lisbon Lux Records

« Je pense qu’on est plus rock qu’en France, souligne Pierre-Luc Bégin, chanteur de Paupière. Au-delà de la musique, dans la présence, dans la drive. Si tu te détaches des synthés de Sade Sati et que tu les remplaces par des riffs de guit, on est presque chez Black Sabbath. »

À l’image de Montréal, le duo entremêle ses racines latines (chanson franco) et anglo-saxonnes (synth-pop britannique). « Le Québec va un peu plus loin dans le côté druggy, avec des influences psychédéliques qui ont fessé plus fort qu’en France, par exemple », ajoute Julien Manaud.

Le psych bien représenté

À Montréal, depuis 2017, le renouveau du mouvement psychédélique est propulsé à l’étranger par la communauté Mothland, qui organise le Distorsion Psych Fest – il a accueilli le premier concert de Teke : : Teke – et édite des albums de niche. Selon sa cofondatrice, Marilyne Lacombe, la popularité du genre à Montréal s’inscrit dans un courant mondial, qui ne serait pas étranger au retour des drogues récréatives comme les microdoses de LSD et les champignons magiques.

« Je ne pense pas qu’il y ait UN son de Montréal, dit-elle. Il y a une façon de penser, une philosophie, mais on est dans les groupes de niche. »

Au lieu d’aller chercher le plus petit dénominateur commun, les artistes se campent dans des sous-genres, à l’opposé des bands qui ont représenté le son de Montréal il y 15 ans.

Marilyne Lacombe, cofondatrice de Distorsion et Mothland

Les pionniers du « son de Montréal » ont toutefois attiré des artistes comme Paul Jacobs, dont Mothland gère le booking. Le batteur de Pottery, défendu à l’étranger par Blow the Fuse (Bonsound), fait paraître un dixième album solo en huit ans, Pink Dogs on the Green Grass. Plus que jamais, le rockeur a un pied dans la psych-pop et un autre dans le punk garage. Aurait-il proposé un disque similaire s’il était resté dans son Windsor d’origine, en Ontario ?

« Non, tranche-t-il. Montréal est très spécial. Je ne sais pas comment le décrire, mais tu n’as pas besoin de bûcher pour y vivre, de cumuler deux jobs. Tu peux prendre ton temps. » Le chanteur, qui enregistre dans son appartement, assume son côté Lo-Fi et slacker, dans le sillon de Kurt Vile et de Daniel Johnston.

PHOTO CHRISTOPHER VINCENT, FOURNIE PAR BONSOUND

Paul Jacobs

« Prendre son temps », aussi, pour « aller voir des tonnes de shows garage » et étoffer son identité musicale. « Tu es libre d’essayer ce que tu veux et quelqu’un va vouloir te « booker » », remarque Paul Jacobs, qui dit s’être nourri de « beaucoup de projets étranges ».

Selon Mikey Rishwain Bernard, de M pour Montréal, la rugosité garage de nombreux bands montréalais a pris naissance dans les vapeurs souterraines du bar-spectacle L’Escogriffe, qui a notamment hébergé dans les années 1990 les inimitables King Khan et Mike Sultan (alias BBQ), aujourd’hui berlinois.

Sans citer ces influences en particulier, Hidetaka Yoneyama reconnaît l’apport de la scène underground montréalaise dans le son Teke : : Teke. « Dès le départ, quand on faisait des reprises, on déconstruisait avec un côté plus punk, shoegaze ou noise qui n’existait pas à l’origine. On avait déjà un son, et ce son-là aurait été différent si on s’était rencontrés au Japon ou dans une autre ville d’Amérique du Nord. On s’est donné beaucoup de liberté, et le fait que cette liberté-là ait été rapidement acceptée par la communauté locale, je crois que c’est très propre à Montréal. »

Le « son de Montréal », donc ? Les sons, plutôt. Et c’est tant mieux.

Trois sorties récentes commentées

Sade Sati, de Paupière

Sade Sati, deuxième album complet de Paupière, fait référence à une phase astrologique indienne de sept ans et demi, une période à la fois redoutée et jalonnée de grandes réalisations. Sept ans et demi, c’est aussi l’âge du trio électro-pop devenu duo à la suite du départ d’Éliane Préfontaine. « Cet album-là résume bien où l’on en est rendus », note Pierre-Luc Bégin. « Et où on s’en va », ajoute sa complice Julia Daigle. En entrevue, les deux musiciens complètent leurs phrases, se reprennent, argumentent. « Il y a une certaine télépathie, une synchronicité », confirment-ils. Même séparé physiquement, le groupe « néoromantique » a été prolifique depuis le début de la pandémie. « On serait prêts à sortir quatre albums, lance le chanteur. Le rythme d’une sortie d’album, de sa mise en marché, est tellement long par rapport au rythme de création. » Paupière a notamment joué à New York, en Corée du Sud et en Europe. « C’est du travail de terrain, explique Pierre-Luc. Moi, ça me plaît, cette idée-là de… » « De conquérir chaque fois les gens qui sont présents, tout simplement », conclut Julia.

Label à l’étranger : Lisbon Lux Records

Des mots d’ailleurs :

Paupière déjoue les règles avec sa pop mondaine aux rythmes hypnotiques qui fait référence à des éclats pop du passé et du présent : pensez à Arcade Fire qui rencontre Sylan Esso qui rencontre Zap Mamma.

Glide Magazine, Arizona

Shirushi, de Teke : : Teke

Avec Shirushi, Teke : : Teke est devenu le premier band de la métropole à se joindre à Kill Rock Stars, maison de disques indépendante du Texas associée entre autres à Bikini Kill, Elliott Smith et The Decemberists. Au Québec, le disque punk-rock-psych-et-tralala est défendu par Ray-On. Le concept de ce premier album s’inspire du kinstugi, pratique japonaise qui consiste à réparer les pots cassés grâce à de la poudre d’or. « Il y a beaucoup de personnages et de situations qui font intervenir la recherche d’une issue, d’une sortie, note le guitariste Hidetaka Yoneyama. Au travers de symboles, on parle beaucoup de quête identitaire, par rapport à nous-mêmes, à notre genre de musique. » En 2017, un collectif de six musiciens s’est d’abord formé autour de Serge Nakauchi Pelletier lors d’un concert-hommage au musicien japonais Takeshi Terauchi. La chanteuse, actrice et artiste visuelle Maya Kuroki, qui assistait au spectacle, s’est plus tard greffée au band nostalgique des années 1960 et 1970. « On a vu qu’il y avait du potentiel et que ça attirait l’attention des gens, explique Hidetaka. On a poursuivi avec nos propres compositions. »

Label à l’étranger : Kill Rock Stars

Des mots d’ailleurs :

C’est du vrai psychédélique 1967-1968, légèrement désordonné et craquelé, baroque, dynamique, mélodique, bizarre, groovy. C’est comme l’exquise bande originale d’un film dont vous avez maintenant besoin pour exister.

Backseat Media, Toronto

Pink Dogs on the Green Grass, de Paul Jacobs

C’est enfermé chez lui avec sa copine que Paul Jacobs a composé et enregistré Pink Dogs on the Green Grass, 13 pièces anormalement folk et pop pour le batteur de la formation punk Pottery. Le chanteur montréalais originaire de l’Ontario explique que ce côté plus « tranquille » a longtemps été en lui. « À Windsor, j’ai toujours été dans des bands punk, parce que pour jouer sur scène, il fallait faire des choses plus heavy. » Il s’est intéressé davantage au folk et au psychédélisme – Kurt Vile, Neil Young – lorsqu’il a appris à jouer de la guitare, au début de la vingtaine. Sur ce nouvel opus, Paul Jacobs raconte des bribes de vie non désirées. « Le monde n’est pas normal, et c’est dur d’être motivé, explique-t-il. D’habitude, je pars travailler et ça influence ma création. Là, je fais juste chiller à la maison. C’est pour ça que j’ai commencé à faire des vidéos, de l’animation. » Le chanteur, aussi artiste visuel, réalise des clips et des pochettes fidèles à son univers « DIY » et Lo-Fi.

Label à l’étranger : Blow the Fuse

Des mots d’ailleurs :

En publiant sa musique et son art, l’image que vous obtenez de Paul est celle d’un romantique nostalgique – un explorateur sonore Syd Barrett-esque enfermé dans sa chambre, creusant son sillon une réjouissante pièce à la fois.

DIY Mag, Londres