En vendant Audiogram, maison de disques qu’il a fondée, au géant Québecor, Michel Bélanger a dit vouloir protéger le « catalogue » que son équipe a bâti. Un catalogue qui vaut son pesant d’or et qui permettra aux différentes filières de Québecor qui ont du contenu musical de réaliser des économies d’échelle. Ici comme ailleurs, des entreprises et des groupes d’investisseurs s’arrachent à coups de millions de dollars les catalogues musicaux des Bob Dylan et Taylor Swift. Explications.

Publié le 13 févr. 2021
Émilie Côté
Émilie Côté La Presse

Moins d’un an après avoir lancé la plateforme d’écoute en ligne QUB musique, Québecor vient de mettre la main sur l’étiquette de disques Audiogram et le catalogue d’Éditorial Avenue, plus importante maison d’édition musicale francophone au Canada.

Dire qu’il y a cinq ans, Québecor vendait sa chaîne de magasins Archambault…

« C’est un repositionnement stratégique à l’heure du numérique », estime Danick Trottier, professeur de musicologie au département de musique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK D’AUDIOGRAM

Michel et Daniel Bélanger, en 2018

Québecor s’assure aussi la « mainmise » sur la circulation et les revenus d’un catalogue qui comprend des albums à succès de Daniel Bélanger, de Pierre Lapointe, d’Ariane Moffatt et de Jean Leloup, entre autres.

Si des observateurs s’inquiètent des plans de convergence de Québecor, d’autres se réjouissent que le legs musical d’Audiogram reste au Québec.

Ce sont des contenus qui font partie de notre identité collective et qui ont été produits avec le soutien de l’État. Cela a une grande valeur symbolique que l’entreprise reste au Québec, où la culture est un projet collectif.

Renaud Legoux, professeur agrégé au département de marketing de HEC Montréal

Québecor était déjà propriétaire de trois maisons de disques (Musicor, Ste-4 musique, MP3 disques) et a lancé QUB musique il y a moins d’un an. « Elle se positionne ainsi comme vecteur principal de la chanson québécoise », juge Danick Trottier.

Catalogues prisés

Le rachat d’Audiogram par Québecor suit une tendance mondiale. Le marché des catalogues est en ébullition depuis quelques mois. En janvier dernier, Bob Dylan a vendu au groupe Universal l’intégralité du catalogue de ses chansons. La somme en jeu était de 300 millions de dollars, a rapporté The New York Times.

PHOTO EVAN AGOSTINI, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Taylor Swift

Des groupes d’investisseurs ont récemment acheté les droits de chansons – ou du moins d’une partie d’entre elles – des Neil Young, Blondie, Shakira et Taylor Swift. Cette dernière a d’ailleurs annoncé qu’elle allait réenregistrer son deuxième album, Fearless, car elle ne détient plus les droits de l’opus d’origine.

Né au Québec, à Schefferville, Merck Mercuriadis est l’ancien imprésario d’icônes pop comme Elton John, Beyoncé, Guns N’ Roses et Morrissey. Pourquoi a-t-il cofondé Hipgnosis Songs Fund, qui vient notamment d’acheter la moitié du catalogue de Neil Young ? La réponse est simple : c’est un excellent placement comportant peu de risques.

C’est moins risqué d’investir dans la musique du passé que dans celle du futur.

Damien Hallegatte, professeur de marketing au département des sciences économiques et administratives de l’Université du Québec à Chicoutimi

PHOTO CHRIS PIZZELLO, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Bob Dylan

Quand Universal a annoncé avoir acheté le catalogue de Bob Dylan, son président, Lucian Grainge, a déclaré : « Je n’ai aucun doute que dans les décennies, voire les siècles à venir, la musique de Bob Dylan continuera à être chantée et jouée – et chérie – partout. »

Plus que jamais, la musique est partout, renchérit Danick Trottier. Elle est notamment sur TikTok et YouTube. Et peu importe où une chanson se trouve, elle a une valeur.

« Il y a plein de droits à percevoir », poursuit Renaud Legoux, de HEC Montréal. « C’est assez complexe et gérer cela requiert une infrastructure relativement lourde. On voit donc apparaître des groupes spécialisés dans la gestion de ces droits. »

Écoute en ligne

Les « vieux » catalogues ont aussi pris de la valeur avec la migration de la consommation de la musique vers les services d’écoute en ligne. « Après les vinyles, les cassettes, les CD et les MP3, c’est juste une nouvelle manière de distribuer la musique. Et pour l’industrie, c’est une nouvelle manière de faire de l’argent », explique Damien Hallegatte.

Au bout du compte, des gens peuvent avoir « acheté » cinq fois le même album de Bob Dylan dans différents formats.

PHOTO FOURNIE PAR STÉPHANE LAPORTE, ARCHIVES LA PRESSE

Serge Fiori écoute l’Orchestre symphonique de Montréal lors de l’enregistrement du disque Harmonium symphonique.

Ce sont aussi avec des artistes ou des groupes qui ont une notoriété de longue date que le marché de la réédition fonctionne encore. Un bon exemple de « revalorisation de catalogue » s’applique au groupe Harmonium, souligne Danick Trottier, de l’UQAM. Mercredi dernier, l’album Harmonium symphonique a même été certifié disque platine après avoir franchi le cap des 80 000 exemplaires vendus.

Les artistes qui font vendre des albums en format physique sont de plus en plus rares. Danick Trottier verrait néanmoins bien des rééditions d’albums de Daniel Bélanger, par exemple (ce dernier a sorti tous ses albums chez Audiogram).

Économies d’échelle pour Québecor

Pour en revenir à Québecor, non seulement le catalogue d’Éditorial Avenue est une valeur sûre pour l’entreprise, mais cette dernière détient aussi « une machine pour valoriser et monnayer sa propriété », souligne Renaud Legoux. « C’est le projet de convergence qui est en train de se réaliser », fait-il valoir.

Est-ce que Québecor voudra que les participants de Star Académie reprennent des chansons du catalogue d’Éditorial Avenue ? Ou qu’on en insère des extraits dans des séries télé de TVA ?

C’est certain que c’est plus facile de valoriser un contenu quand on en a la propriété.

Renaud Legoux, professeur agrégé au département de marketing de HEC Montréal

Ce sera également plus facile de gérer l’offre sur QUB musique, estime-t-il. Lancée le printemps dernier par Québecor, QUB musique est une sorte de Spotify québécoise, avec un catalogue de plus de 60 millions de chansons à la demande et plus de 2000 listes de lecture.

QUB musique pourra miser sur le riche catalogue d’Éditorial Avenue. Mais qu’adviendra-t-il d’Audiogram ? Dans le communiqué de presse annonçant l’acquisition de la maison de disques, Québecor promet la production de « contenu musical diversifié » avec « de nouveaux artistes ».

Michel Bélanger, qui a fondé Audiogram avec Rosaire Archambault et qui est le frère de Daniel Bélanger, a confié à La Presse, la semaine dernière, que la pérennité de l’entreprise et sa propriété québécoise étaient au cœur de ses préoccupations.

PHOTO ANDRE PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Philippe Archambault, directeur général d’Audiogram

Philippe Archambault, qui dirige l’entreprise depuis 2015, continuera de travailler à titre de directeur général d’Audiogram, en plus de se voir ajouter les fonctions de vice-président, musique, du Groupe Sports et divertissement de Québecor.

Ce dernier a dit vouloir attendre avant de nous accorder une entrevue. Pierre Lapointe et Matt Holubowski, deux artistes d’Audiogram, ont eux aussi préféré ne pas commenter le rachat de leur maison de disques par Québecor.

Dans les coulisses, les artisans de la scène musicale québécoise espèrent qu’Audiogram restera indépendante (dans les mêmes locaux, avec les mêmes employés), comme l’a assuré Québecor au cours des derniers jours. C’est ce qu’avait promis le Groupe CH quand il a acheté Spectra, en 2013, mais, des années plus tard, son équipe a grossi en grande majorité les rangs d’evenko.

Pour l’instant, Québecor dit vouloir préserver l’ADN d’Audiogram.

« Nous allons préserver la personnalité artistique et la liberté de création qui ont fait la renommée d’Audiogram depuis sa fondation », a promis Martin Tremblay, chef de l’exploitation de Québecor Sports et divertissement.