L’auteure-compositrice-interprète Arlo Parks vient de faire paraître Collapsed in Sunbeams, un premier album pop et néo-soul truffé de textes réalistes et imagés, dont le public et la critique raffolent. Entrevue avec cette poète qui chante les choses comme elle les voit.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Arlo Parks vit « une double vie ». Lorsque La Presse l’a jointe par téléphone, quelques jours après la sortie de son album largement acclamé, elle se trouvait chez elle, dans le sud de Londres. Là où elle a passé l’essentiel de sa dernière année, en confinement.

« Il y a cette explosion, tous ces gens qui sont touchés par mon travail et, en même temps, je suis chez moi, avec ma famille, à faire du lavage ! C’est le meilleur des deux mondes. Je profite de ce succès, tout en me sentant très ancrée, en étant entourée de mes proches », dit-elle.

C’est dans sa chambre de la maison familiale que l’auteure-compositrice-interprète de 20 ans a créé ce premier album, Collapsed in Sunbeams, paru à la fin de janvier. C’est de là qu’elle a vu la presse britannique faire mousser les attentes pour ce même album. L’an dernier, elle a été désignée artiste émergente de l’année par la BBC, nommée artiste à suivre par l’Association de la musique indépendante, a fait la couverture de NME. C’est dans cette même chambre qu’elle vit maintenant, à distance pour l’instant, un succès dont elle n’a pas toujours osé rêver.

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Inspirante empathie

Arlo Parks aime les gens. « Je suis une personne très sociable. Je suis une extravertie », affirme-t-elle au bout du fil. Lui parler une vingtaine de minutes suffit pour le constater. Lorsqu’on s’adresse à elle, elle réagit ponctuellement avec un « hmm » intéressé. Elle répond à nos questions, lance une ou deux remarques amusantes (toujours dans l’autodérision), mais elle écoute aussi, attentive.

Son intérêt envers les autres va au-delà de son affabilité. Elle se dit d’une empathie surdéveloppée. Ajoutez à cela une plume qui traduit dans sa poésie tout ce qu’elle voit, entend, éprouve et partage : l’œuvre d’Arlo Parks est un condensé d’expériences et d’émotions, ses chansons sont des tableaux réalistes qu’elle peint de ses vers à la fois frappants de candeur et débordants de maturité.

Sa vie sociale lui manque, mais elle est à la fois reconnaissante d’avoir eu le temps et l’espace pour se concentrer sur l’écriture de cet album en confinement.

« Je ne faisais rien d’autre qu’écrire de la musique, dit-elle. Cette période d’arrêt a été bénéfique. » Le manque de stimulation n’a pas enrayé sa créativité puisque l’intention pour ce premier disque a toujours été de « raconter le passé ». Elle s’est replongée dans ses anciens journaux intimes, qu’elle tient depuis toujours, dans lesquels elle a décrit des scènes précises, des conversations, des émotions. « J’avais tout le matériel dont j’avais besoin », affirme l’artiste.

Les poètes qui ont tout déclenché

Ses textes sont inspirés de sa vie, de celle de ses amis, de gens qu’elle a rencontrés dans des fêtes ou même d’inconnus qu’elle a observés dans la rue, dit Arlo Parks.

Même si ce sont des histoires qui sont parfois arrivées à d’autres, ce n’est jamais fictionnel, je ne crée jamais de personnages.

Arlo Parks

Pourtant, comme pour bien des auteurs sûrement, c’est en inventant de courtes histoires de fiction, dès l’âge de 7 ou 8 ans, qu’elle a commencé à écrire. Des histoires qui la mettaient en scène, en espionne ou en aventurière « qui se battait avec des scorpions en Australie ». « Je ne sais pas ce qui se passait dans ma tête ! J’avais une imagination très fertile », s’esclaffe-t-elle.

Au début de l’adolescence, elle se met à rédiger des poèmes, inspirée par l’œuvre de Sylvia Plath, mais aussi d’Allen Ginsberg et d’autres « poètes américains old school ».

« Ce que j’aimais de ces poètes, c’est que leur travail était très... libre. À l’école, on apprend les sonnets de Shakespeare, c’est très rigide et ça ne donne pas l’impression qu’on peut s’amuser avec la poésie. Mais en lisant les poètes de la Beat Generation, j’ai trouvé ça farouche et sans retenue. C’est ce qui me plaisait », explique celle qui se dit « écrivaine avant tout dans [son] cœur » et qui souhaite un jour écrire son propre recueil de poésie, des livres et même des scénarios qu’elle souhaiterait réaliser.

Son rêve se réalise, dit-elle. Et elle ne peut plus s’empêcher de continuer à rêver. Elle a de grands projets pour la suite. Dire qu’elle devait s’inscrire à l’University College de Londres pour étudier la littérature en vue de continuer ensuite dans le journalisme ou le droit, des domaines « plus traditionnels ». « Quelques semaines avant de confirmer ma place dans le programme, j’ai décidé de prendre une année pour faire de la musique, explique Arlo Parks. Et j’ai fini par ne jamais y aller. »

Raconter « sans enjoliver »

Anaïs Oluwatoyin Estelle Marinho, avant de prendre le nom d’artiste Arlo Parks vers l’âge de 15 ans (quand elle a commencé à diffuser sa musique sur SoundCloud), chantait dans des chorales et participait aux spectacles musicaux de son école primaire, sans jamais se dire à l’époque qu’elle deviendrait chanteuse. Elle a grandi en écoutant le jazz d’Otis Redding, de Miles Davis et d’Al Green. Sa mère, née en France, faisait jouer « de la chanson française et du Prince ». Avide d’en découvrir plus, elle a exploré ses propres goûts musicaux, qui l’ont d’abord menée aux Arctic Monkeys et aux Strokes, dont elle est « tombée amoureuse ».

Ces temps-ci, c’est Sufjan Stevens et Angel Olsen qui la fascinent et qu’elle écoute beaucoup.

J’ai toujours gravité autour d’artistes qui semblent parler de ce qui leur passe par la tête sans enjoliver le tout avec une couche de vernis.

Arlo Parks

Elle redécouvre aussi le premier album de The XX, dont elle admire « la simplicité ».

Si la sonorité de ces artistes ne ressemble en rien à la néo-soul groovy d’Arlo Parks, il n’est pas difficile de cerner ce qui relie ces artistes à l’œuvre de la jeune Londonienne. Elle aussi écrit avec énormément de franchise, elle aussi parle de sujets difficiles (et parfois d’autres plus légers) sans tenter de les embellir. Et c’est notamment ce qui semble toucher son public, de la même façon qu’elle se dit touchée par les artistes qu’elle admire.

Si le phénomène Arlo Parks n’était encore qu’à ses débuts avant que la pandémie n’interrompe sa première tournée, parions qu’elle trouvera une vie bien différente lorsqu’elle pourra de nouveau aller à la rencontre de son public. Peut-être la verrons-nous bientôt sur une scène de ce côté de l’océan. « J’adorerais ça ! », lance-t-elle, un sourire dans la voix.

IMAGE FOURNIE PAR TRANSGRESSIVE RECORDS

L’album Collapsed in Sunbeams, d’Arlo Parks

Pop et néo-soul
Collapsed in Sunbeams
Arlo Parks
Transgressive Records