Un spectacle en hommage à James Blake a poussé Misc à sortir encore davantage du cadre jazz. Partager l’ambulance, le nouvel album du groupe, témoigne même du contexte social houleux dans lequel on vit. Entrevue avec le trio formé du pianiste Jérôme Beaulieu, du contrebassiste Simon Pagé et du batteur William Côté.

Publié le 6 févr. 2021
Émilie Côté
Émilie Côté La Presse

« On réécoute l’album. Mais là, c’est fou : il s’est passé un paquet d’affaires sociales vraiment intenses : une pandémie mondiale, Black Lives Matter, une deuxième vague de #metoo. »

Misc a enregistré son nouvel album, Partager l’ambulance, avant tous les évènements récents, mais néanmoins historiques, que le pianiste Jérôme Beaulieu vient de citer. Disons que le thème de « la crise globale qui secoue l’humanité » tombe encore davantage sous le sens.

« Ce n’était pas planifié que cela résonne autant avec la situation actuelle », s’étonne Jérôme Beaulieu. Sur la première chanson, intitulé Le preacher, on entend même un pasteur marteler que « tout ce que nous avions n’est plus ». Everything is gone, s’époumone-t-il dans l’échantillonnage déniché sur YouTube.

« On voyait quelqu’un de fâché », raconte Jérôme Beaulieu.

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Si le nouvel album de Misc carbure à une grande charge sociale, c’est le fruit d’un travail plus instinctif que planifié. « Les musiciens ont tendance à vouloir refaire le monde, dit Jérôme Beaulieu. Mais c’est toujours la musique qui dicte notre direction artistique. C’est après qu’on lui colle un propos. »

C’est néanmoins logique que la musique composée par Misc transpire son époque.

On channel ce que l’on vit dans notre musique.

Jérôme Beaulieu

La pochette de Partager l’ambulance, illustrée par Christophe B. de Muri, montre une sorte de radeau volant qui permettrait à des gens de s’enfuir avec les moyens du bord.

IMAGE FOURNIE PAR BONSOUND

Partager l’ambulance, album de Misc

Partager l’ambulance constitue le deuxième opus de Misc, et il fait suite aux deux autres albums sortis sous le nom du Trio Jérôme Beaulieu.

Merci à James Blake

En 2007, à l’invitation du Festival de jazz, Misc a donné un spectacle en hommage à l’artiste électronique britannique James Blake. Ç’a été un grand tournant pour le groupe, qui a commencé à « trafiquer son son », indique Jérôme Beaulieu. « Cela nous a poussés à revoir les rôles plus traditionnels de chaque instrumentiste. »

Misc transcende la tradition jazz dont il émane avec des références rock et électro, ainsi que de multiples échantillonnages. « Dans une formation jazz, habituellement, un frontman apporte ses partitions et il y a une direction très claire depuis le début, explique Jérôme Beaulieu. Chez nous, l’embryon des compositions naît souvent dans un jam improvisé. »

Liberté de création

Pour la première fois depuis ses débuts, Misc a pu enregistrer Partager l’ambulance « sans aucune contrainte de temps », puisqu’il a pu bénéficier d’un local de répétition qui lui sert aussi de studio.

Cela peut sembler anodin, mais c’était une petite révolution pour Misc et ç’a été l’occasion de pouvoir exploiter chaque idée qui jaillissait en cours de route d’une chanson. « On se donnait le droit de prendre notre temps et de capturer la vibe du moment, ce qui n’arrive pas quand tu loues un studio à 900 $ la journée », illustre Jérôme Beaulieu.

On s’est gâté et ça nous a permis d’aller dans plein de directions.

Jérôme Beaulieu

À commencer par la reprise d’une chanson du groupe montréalais Suuns, X-ALT, qui s’ouvre avec des sons ambiants captés dans des stations de métro de Montréal, puis qui se poursuit sous haute tension avec une guitare électrique post-rock. C’est sur un coup de tête que Simon Pagé a quitté le studio pendant quatre heures pour enregistrer ce qui se trame dans les profondeurs de la ligne orange.

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À l’origine, les chansons Q-Line et Mad étaient deux compositions de Simon Pagé (actuaire défroqué qui a joint Misc récemment en remplacement de Cédrid Dind-Lavoie). Mad était même une ballade d’amour guitare et voix. Le contrebassiste l’a envoyée à ses complices en leur disant : « Riez pas de moi, mes osties. »

Sur disque, Mad est devenue un songe électro-jazz qui pourrait figurer dans un film de science-fiction.

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Jérôme Beaulieu a écrit la pièce finale, Superman se pointera pas, lors d’un grand moment d’écoanxiété. « J’ai un kid de 4 ans. Juste de penser dans quel monde j’élève cet enfant-là me fait peur. Cette chanson-là est dark, mais pleine d’espoir », précise-t-il.

Jérôme Beaulieu se plaît à voir que son solo n’est pas en crescendo, ce qui est à contre-courant du jazz. Décloisonner les genres ? Explorer ? Refléter son époque ? C’est l’essence de Misc. Il faut par ailleurs voir le court métrage documentaire consacré à la tournée de microbrasseries que le trio a faite en 2019.

Regardez le documentaire Brasser une tournée