Que les médias français parlent de Céline Dion, de Natasha St-Pier ou de Garou, cela n’a rien d’étonnant. Ce sont les noms qui émergent d’emblée quand il est question de chanson québécoise. Qu’ils parlent des Hou-Lops, des Sinners, d’Aut’Chose et de l’Infonie, voilà qui est beaucoup plus étonnant. Alors autant le souligner quand cela se produit.

Publié le 21 janv. 2021
Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

L’émission de radio Juke-box, diffusée chaque dimanche sur les ondes de France Culture, a ainsi joué d’audace en consacrant son dernier épisode à la contre-culture québécoise des années 60 et 70. Son choix musical, tiré de derrière les fagots, nous donne à entendre des choses que l’on n’entend même pas chez nous.

Cette fois, pas d’Harmonium ou de Beau Dommage, mais des morceaux beaucoup plus obscurs comme J’étudie mon grec des Hou-Lops, la bande sonore funky du film Après-ski, un morceau du groupe anglo The Rabble (« originaire de Pointe-Claire », précise-t-on), Le freak de Montréal par Aut’Chose, ou un rock garage-psyché méconnu de Louise Forestier (From Santa to America) datant de 1969.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Les Hou-Lops photographiés en novembre 1966

Il y a bien quelques évidences, comme Lindberg de Charlebois, ou l’hymne Québécois, par La Révolution française. Mais elles font figure d’exceptions.

« C’est un choix subjectif », explique Amaury Chardeau, concepteur et animateur de l’émission, en expliquant fonctionner par « intuitions ».

PHOTO CHRISTOPHE ABRAMOVITZ, FOURNIE PAR FRANCE CULTURE

Amaury Chardeau, concepteur et animateur de Juke-box

J’identifie des noms, j’écoute, je garde juste ce que j’aime. Mais il faut que ça me permette d’avancer dans le récit. Que ça illustre un changement de société, une révolution musicale.

Amaury Chardeau, concepteur et animateur de Juke-box

Amaury Chardeau admet qu’il ne connaissait pas grand-chose au rock québécois. Cet historien de formation souhaitait d’abord parler de la Révolution tranquille, du Front de libération du Québec et de la montée du mouvement nationaliste jusqu’au premier référendum.

Ses interventions au micro font assez bien le tour de la question. Elles sont bonifiées par des extraits sonores tirés des vastes archives de Radio-France, la radio d’État française. Ici, Félix Leclerc en entrevue à l’émission Discorama en 1965, plus loin, les nouvelles de France-Inter après l’enlèvement de Pierre Laporte en octobre 1970 ou la défaite du Oui en 1980.

Original : cet épisode sur le rock québécois lui a été suggéré par un auditeur du Québec, prof de cégep en Abitibi. Aidé par une petite équipe (une recherchiste et un documentaliste), Amaury Chardeau a ensuite construit l’émission en fonction des documents écrits, des sources sonores disponibles… et de l’histoire qu’il souhaitait raconter. « La musique doit être au service du récit… et vice-versa », précise-t-il.

Chaque semaine depuis cinq ans, Juke-box explore une nouvelle partie du monde, un nouveau sujet, large ou pointu. Aujourd’hui le Québec, hier le rock roumain sous Ceaucescu, l’Indonésie des années 60 et 70, les rythmes de l’indépendance kényane, le pianiste de jazz fou Bud Powell ou l’émergence de la pop syrienne.

Chaque épisode demande un travail de recherche scrupuleux, jalonné d’entrevues, de traductions pointilleuses, d’écriture de textes et d’une recherche musicale exhaustive. Pour son épisode sur le rock roumain, Amaury est même allé voir le conseiller politique de l’ambassadeur de Roumanie à Paris, qui lui a raconté le pays sous la dictature. « J’en suis ressorti avec plein de noms de groupes », dit-il, fier de son coup.

Chardeau admet qu’il a tout juste « effleuré » le thème de la contre-culture au Québec. Raison pour laquelle il consacre samedi prochain une seconde émission à ce sujet. Il se penchera cette fois sur la scène « indie » montréalaise des années 1990 et 2000, avec les artistes dans la mouvance du label Constellation, d’Arcade Fire à Patrick Watson en passant par Godspeed You ! Black Emperor… sans négliger sa contrepartie francophone.

Ça ne s’invente pas : la source d’information principale pour cet épisode est un mémoire de maîtrise consacré à la maison de disques Constellation (!) écrit par nul autre que le documentaliste-discothécaire de France Culture, Pierre Plantin.

Décidément, les Français nous surprendront toujours…

Écoutez l'épisode de Juke-box en balado

Juke-box, tous les dimanches de 19 h à 21 h (15 h à 16 h, heure de Paris)