À 14 ans, Rafael Payare n’avait aucune formation musicale. Ses parents, un cartographe et une enseignante du primaire, ne s’intéressaient « même pas un petit peu » à la musique, dit le nouveau directeur musical désigné de l’Orchestre symphonique de Montréal.

Publié le 18 janv. 2021
Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

« Avoir un lecteur de CD dans la maison, c’était un luxe », m’explique le sympathique et charismatique chef de 40 ans, qui a grandi dans la ville côtière de Puerto La Cruz, au Venezuela. C’est le frère de Rafael Payare, de huit ans son aîné, qui l’a initié à la musique classique à l’adolescence.

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Le nouveau chef de l’OSM, Rafael Payare, en répétition avec les musiciens de l’OSM à la Maison symphonique

« Il était comme tous les grands frères. Il restait dans sa chambre et ne voulait rien savoir de moi, dit-il en riant. Il jouait du basson dans l’orchestre. Un jour, j’ai entendu une musique dans sa chambre (l’Ouverture solennelle 1812 de Tchaïkovski) qui a piqué ma curiosité. Il m’a invité à venir écouter l’orchestre. C’est comme ça que tout a commencé. »

De fil en aiguille, l’adolescent a intégré El Sistema, le célèbre programme musical vénézuélien, fondé il y a 46 ans par José Antonio Abreu, qui a inspiré bien des écoles de musique dans le monde. « L’objectif d’El Sistema, c’est de rendre la musique accessible à tous, peu importe leur classe sociale. Selon le maestro Abreu, la musique devrait être un droit, pas un privilège. Il voulait que la qualité de l’enseignement soit encore meilleure pour les enfants de milieux défavorisés. Pour qu’ils aient eux aussi la chance de rêver. »

Rafael Payare reste un enfant du Sistema, où il a passé 18 ans et auquel il est encore très attaché.

Ça fera toujours partie de moi. C’est ma famille, ma maison, et ce sera toujours comme ça.

Rafael Payare

Avec sa crinière hirsute à la Lenny Kravitz, son allure décontractée et son large sourire, Rafael Payare a une indéniable aura de rock star. Ce qui ne nuit sans doute pas à son statut d’étoile montante de la direction d’orchestre. On le devine gêné à l’évocation de ce trait distinctif que beaucoup remarquent. Et on le sent sincère lorsqu’il dit que pour lui, ce qui compte, c’est la musique. Le reste n’est qu’artifice.

C’est le chef d’orchestre Antoine Duhamel (à ne pas confondre avec le compositeur de la Nouvelle Vague) qui a inspiré Payare à adopter le cor français. Le chef aime d’ailleurs dire que c’est le cor qui l’a choisi, et pas le contraire. « Je suis embarqué dans un train formidable, qui allait très vite ! Quelques mois plus tard, je faisais partie de l’Orchestre symphonique des jeunes Simón Bolívar. »

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Rafael Payare

Rafael Payare avait manifestement un instinct musical exceptionnel. Quelques années plus tard, ébloui par la capacité du chef italien Giuseppe Sinopoli de moduler le son de l’orchestre sans parler un mot d’espagnol, il a attrapé le virus de la direction d’orchestre.

« Je me suis dit que j’aimerais faire ça plus tard, quand je serais vieux avec des cheveux blancs !, dit-il. J’étais surtout concentré à tirer le meilleur de mon instrument. Mais le maestro Abreu m’a ouvert une porte. »

À 24 ans, Rafael Payare a entamé des études de direction d’orchestre auprès de son mentor José Antonio Abreu. Huit ans plus tard, en 2012, il a remporté le premier prix du concours international de direction Nikolaï Malko. Depuis, il est sollicité par tous les grands orchestres de la planète. Entre 2014 et 2019, il a été directeur musical de l’Orchestre de l’Ulster, à Belfast. Puis, en 2019, il est devenu le directeur musical de l’Orchestre symphonique de San Diego.

C’est d’ailleurs dans le sud de la Californie que Payare a passé les premiers mois de la pandémie, en compagnie de sa compagne, la violoncelliste soliste Alisa Weilerstein, et de leur fille, qui aura 5 ans en mars. Depuis septembre, ils sont retournés vivre à Berlin. « C’est là que je conserve mes partitions », précise-t-il.

Le hasard a fait que je suis arrivé à l’entrée des artistes de la Maison symphonique, mercredi matin, en même temps que la famille Payare. La petite, avec ses peluches, est restée sage pendant les répétitions. « C’est elle qui dirige ! Elle nous a tous les deux pour elle seule depuis des mois et elle en profite. »

C’est rarement le cas. Alisa Weilerstein, qui interprétera le Concerto pour violoncelle de Chostakovitch dans une captation de concert de l’OSM diffusée le 2 février, est souvent en tournée, tout comme son mari. Dès que l’occasion se présente, ils aiment travailler ensemble. « Ce n’est pas seulement parce que nous sommes mariés, précise le chef, mais parce que nous avons la même approche de la musique. »

Rafael Payare, dont l’annonce de la nomination comme neuvième directeur musical de l’Orchestre symphonique de Montréal a coïncidé avec la captation d’un concert (Brahms, Berlioz) il y a une semaine, est au Québec depuis près d’un mois. La famille s’est installée à Outremont après deux semaines de quarantaine au bord du lac Memphrémagog.

C’était magique ! Ma fille aime beaucoup le film Frozen, donc c’était féérique pour elle d’être dans la forêt et la neige.

Rafael Payare

Depuis novembre, Payare suit des cours de français, à raison de trois ou quatre heures par jour. « Au début, c’était plus difficile, mais ça rentre de mieux en mieux ! », dit-il, en mimant le geste d’une perceuse sur son crâne. En plus de son espagnol maternel, le chef parle l’anglais ainsi que des rudiments d’italien et d’allemand.

La musique dans la peau

« Bonjour ! », a lancé Rafael Payare aux musiciens de l’OSM après avoir été accueilli par leurs applaudissements chaleureux aux répétitions d’un concert qui sera diffusé sur le web mardi. Puis ils ont rapidement enchaîné avec Mediodía en el Llano du compositeur vénézuélien Antonio Estévez.

Rafael Payare est menu et gracile, à la fois expressif et délicat dans sa gestuelle sur le podium. Showman subtil, ondulant au son de la musique sur la pointe des pieds, attentif à tous les sons. À un moment, j’ai eu l’impression qu’il avait tourné la tête en entendant le déclic de l’appareil de mon collègue photographe Martin.

Payare a la musique dans la peau. Il répétera souvent pendant l’entrevue qu’il « respire » la musique. « C’est la musique qui parle, me dit-il, lorsque j’évoque la fluidité de ses mouvements au podium. C’est elle qui me guide. Ce n’est pas réfléchi. Je n’aime pas me voir diriger ! »

Il est tout aussi expressif lorsqu’il donne ses indications. Dynamo dans un jean serré, les souliers chatoyants. ¡ Muy bien ! dit-il aux musiciens, avant d’ajouter en anglais qu’il manque un petit quelque chose dans l’équilibre du son. « Il faut jouer cette pièce avec énormément de joie ! »

On le sent dans la connivence, pas du tout dans la confrontation. Dans la continuité du rapport avec les musiciens de Kent Nagano, dont il prendra officiellement le relais en 2022-2023. Aux antipodes du ton autoritaire de Charles Dutoit, que les musiciens semblaient craindre à la fin de son règne. Je me souviens d’un voyage que j’avais fait avec l’OSM à Carnegie Hall, il y a 20 ans, et de tous les sous-entendus des musiciens lorsqu’ils évoquaient le maestro Dutoit.

Payare prend bien soin de livrer les compliments avant les réserves, les fleurs avant le pot. Faut-il être fin psychologue pour devenir chef d’orchestre ?

Ce n’est pas de la manipulation ! Je le crois vraiment. Je le sais parce que j’ai déjà été dans un orchestre : plus on est à l’aise, plus notre imagination peut s’enflammer, plus on peut arriver à des résultats magiques. C’est mon approche pour tout.

Rafael Payare

S’il « respire » la musique, il transpire un enthousiasme trop franc pour être feint. Pour Montréal (« une ville magnifique »), pour la Maison symphonique (« une salle fantastique, parmi les meilleures au monde »), pour les musiciens de l’OSM et leur adaptation aux mesures sanitaires (« ils font en sorte que ça semble naturel, alors que ce ne l’est pas »).

« Pour moi, l’important, c’est la chimie, dit-il de son entente avec les musiciens montréalais, qu’il a dirigés à quelques reprises depuis 2018. Lorsqu’il y a une connexion avec les musiciens, ça saute aux yeux. On a les mêmes réflexes. Ça sonne comme un cliché, mais c’est comme si on se connaissait depuis très longtemps. C’est difficile à mettre en mots. C’est dans l’air ! »

Un air qu’on a bien hâte d’entendre, sur place, à la Maison symphonique.

Prochains concerts de l’OSM en webdiffusion sous la direction de Rafael Payare. Mardi 19 janvier : Charles Richard-Hamelin et le Concerto no 24 de Mozart. Mardi 2 février : la Symphonie no 7 de Dvořák.