L’inventeur du « mur du son » laisse derrière lui beaucoup de gros succès… mais aussi de très mauvais souvenirs. Le producteur est mort samedi à l’hôpital pénitentiaire de Stockton, en Californie, alors qu’il purgeait une peine de prison pour un meurtre commis en 2003.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

C’était un génie. C’était un fou furieux. C’était une légende déchue, capable du meilleur comme du pire.

Le producteur Phil Spector est mort samedi à l’hôpital pénitentiaire de Stockton, en Californie, alors qu’il purgeait une peine de prison pour un meurtre commis en 2003. Les services pénitentiaires californiens ont précisé qu’il était mort de « causes naturelles ». Il avait 81 ans.

Phil Spector était largement considéré comme l’un des producteurs les plus importants et influents de l’histoire du rock. On lui doit notamment le fameux « wall of sound » (mur du son), technique d’enregistrement révolutionnaire qui lui permettra d’inscrire un nombre impressionnant de succès au palmarès dans les années 1960 et 1970, des Ronettes aux Beatles.

Mais sa légende avait malheureusement été ternie par la maladie mentale, l’abus de drogues et une fascination morbide pour les armes, autant de « démons » qui le mèneront au bord du gouffre.

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Phil Spector, producteur et inventeur du fameux « wall of sound », en 1989

Il est connu que Spector faisait régner la terreur dans les studios avec son comportement imprévisible et son utilisation erratique du revolver ou autre engin de mort.

Leonard Cohen en avait notamment fait les frais lors de l’enregistrement de l’album Death of a Ladies’ Man (1977), quand le producteur lui avait interdit l’accès à la salle de mixage à la pointe d’une… arbalète.

Cette obsession pour la violence finira toutefois par le perdre. En 2003, alors que l’étoile de Spector est éteinte depuis longtemps, le corps de Lana Clarkson, une actrice de série B, est retrouvé dans le manoir du producteur avec une balle dans la tête.

Phil Spector affirmera que la quadragénaire s’était tiré elle-même une balle dans la bouche. Mais la justice en décidera autrement. À l’issue de deux procès, il sera finalement condamné en 2009 à une peine minimum de 19 ans de réclusion.

Spector n’était plus, depuis, qu’un fantôme au passé glorieux, avec une réputation en lambeaux.

Wagner de la production

Harvey Phillip Spector naît le 26 décembre 1939 dans le Bronx, à New York, dans une famille de la classe moyenne, originaire de Russie. En 1953, quatre ans après le suicide de son père, il déménage avec sa mère et sa sœur à Los Angeles.

Le succès vient dès 1958, avec son groupe The Teddy Bears, dont il est guitariste et compositeur. Sa chanson To Know Him Is To Love Him atteint la première position du Billboard et devient un classique instantané.

Spector se tourne ensuite vers la production et fonde, en 1960, l’étiquette Philles Records.

À partir de 1961, il écrit ou réalise une série de « tubes » mémorables pour des groupes pop féminins comme The Crystals (Da Doo Ron Ron, Then He Kissed Me), The Ronettes (Be My Baby, Walking in the Rain) ou le duo The Righteous Brothers (Unchained Melody, You’ve Lost That Loving Feeling).

Entre 1960 et 1965, Spector parvient à placer 24 chansons dans le top 40, dont 13 dans le top 10. Il crée l’image du producteur omnipotent et impose un son parfaitement reconnaissable grâce à son fameux « wall of sound » qui consiste à superposer plusieurs sons pour densifier la production, notamment de nombreux instruments, en tirant parti de la chambre d’écho et d’autres technologies qui font peu à peu leur entrée dans les studios. Une approche qu’il décrira en toute modestie comme « wagnérienne »…

Après l’échec relatif de l’album River Deep, Mountain High, d’Ike & Tina Turner (vu depuis comme un classique), Spector est embauché par les Beatles en 1970 pour finaliser la production du disque Let It Be, laissé en plan par le groupe anglais, moribond.

Cette session donne un second souffle à sa carrière. Mais ses ajouts de cordes et de chœurs angéliques, particulièrement sur la chanson The Long and Winding Road, déplaisent tellement à Paul McCartney que celui-ci relancera l’album en 2003, débarrassé du glaçage spectorien, sous le titre Let It Be… Naked.

Cela n’empêchera pas Spector de produire les premiers albums solos de George Harrison (All Things Must Pass) et de John Lennon (Imagine), ce dernier le décrivant comme « le plus grand producteur de musique de tous les temps ».

Et Céline, dans tout ça ?

Mais tout ce qui monte doit redescendre.

À partir des années 1970, miné par sa dépendance à la cocaïne et sa bipolarité croissante, Spector devient l’ombre de lui-même. Ses albums produits pour Lennon (Rock ’n’ roll), Leonard Cohen (Death of a Ladies’ Man) ou les Ramones (End of the Century) remportent peu de succès et confirment sa réputation de producteur tyrannique, lunatique, dopé et dangereux, capable de sortir un pistolet pour la moindre broutille.

En 1974, il est victime d’un grave accident de voiture, qui lui vaudra des centaines de points de suture sur le visage et sur le crâne. Selon la légende, ces interventions expliqueraient les perruques excentriques — pour ne pas dire effrayantes — qu’on le verra porter par la suite. C’est l’image qu’on garde de Spector à son procès : celle d’un petit homme au physique ingrat, avec des coiffures ébouriffées, comme branchées sur le 220 volts. Risible, si cela n’avait été si dramatique.

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Phil Spector lors de son procès pour meurtre à la Cour supérieure du comté de Los Angeles, en mai 2005.

À partir des années 80, Phil Spector disparaît progressivement des écrans radars. Mais l’histoire ne serait pas complète sans Céline Dion, qui subira aussi les frasques « spectoriennes ».

En 1994, René Angélil cherche un producteur pour le quatrième album en anglais de la diva québécoise, Falling Into You. Son choix s’arrête sur Phil Spector, dont Céline a déjà chanté le classique River Deep, Mountain High.

Sans surprise, les séances se passent mal, au point où Spector aurait menacé de mort un des représentants de la société Sony. René Angélil met fin à la collaboration et « tablette » les enregistrements, qui restent sous clé à ce jour.

Spector crachera plus tard sur l’album, qu’il décrira comme une production « amateur » et un « mauvais clone » de Whitney Houston, martelant qu’il aurait fait beaucoup mieux.

Dans un autre de ses grands élans de modestie, il conclut ainsi : « Personne ne dit à Shakespeare quelle pièce écrire ni comment l’écrire. »

Il ne croyait pas si bien dire. La suite de sa vie sera digne d’une tragédie. Dont le dernier acte vient enfin de s’achever. Le voici libéré, dans tous les sens du terme.

– Avec l’Associated Press