Catherine Major vient de lancer Carte mère, cinquième album étonnant dans lequel elle troque le piano contre l’ordinateur, et où elle assume pour la première fois la réalisation. Discussion avec une artiste lucide et (presque) autosuffisante.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Réalisation, arrangements, programmation, claviers, voix : Catherine Major porte beaucoup de casquettes sur ce nouvel album, qui est né d’abord d’un désir d’autonomie, mais aussi de bâtir des chansons autrement, à partir de groove plutôt que d’harmonies pianistiques.

« J’ai décidé de me confronter à moi-même. J’avais très peur, j’avais le complexe de la fille qui ne connaît pas les ordis ni les sons et tout. J’ai commencé par m’en acheter un et j’ai gossé. J’ai appris par moi-même, j’ai monté des structures dont je trouvais qu’elles fonctionnaient bien, que j’ai pris le temps de peaufiner et de rendre le mieux possible dans des arrangements. »

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Carte mère a été créé quasi en confinement avant le temps, puisque Catherine Major, son conjoint, Jeff Moran – qui signe tous les textes de l’album, sauf un –, et leurs quatre enfants sont installés à la campagne depuis deux ans.

« Un jour, j’ai pété un câble, et du jour au lendemain on est partis, nous raconte la chanteuse au téléphone. C’est comme si on avait senti quelque chose. On ne l’a jamais regretté, et aujourd’hui encore moins. »

Le but était justement de pouvoir travailler de chez elle. La petite quatrième, qui a 10 mois, est arrivée pendant le processus de création – Catherine Major a accouché dans la pièce juste au-dessus du studio où elle compose.

« Cet album, c’est moi et ça n’a jamais été aussi proche de moi, car j’ai eu vraiment le temps de le faire, souvent seule. J’ai eu tout l’espace physique et mental. »

En fait, Catherine Major sentait depuis longtemps le désir de travailler sans réalisateur. « J’ai toujours été très en contrôle », dit la musicienne, qui a donc « osé essayer » et qui en a profité pour découvrir les possibilités infinies de l’ordinateur.

Mais c’est important de dire que la chanson est la base de tout. Si elle est poche, qu’elle n’a pas de mélodie, pas de texte, on a beau ajouter n’importe quel son, ça ne donne rien.

Catherine Major

Catherine Major a aussi voulu ajouter une couche additionnelle à ses chansons avec des arrangements symphoniques, créés avec Antoine Gratton et enregistrés en Europe par le Bratislava Symphony Orchestra.

« Je ne voulais pas de musiciens traditionnels. Je me suis dit : ce serait débile qu’un orchestre symphonique vienne donner une autre dimension, de la chaleur, comme une trame de film qui lierait tout ça ! »

Elle a cependant joué dans les enregistrements de l’orchestre, coupant ici, faisant des loops là, question de laisser respirer les chansons entre les différentes couches.

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« Je voulais une balance, sinon c’était trop chargé. Ça rend l’orchestre un peu plus moderne, ça donne un mélange de classicisme, de chanson et de pop. »

Intensité

Panique, Claustrophobie, Sanglot orchestral, Tableau glacé : ces quelques titres de chansons laissent présager, il faut le dire, un album pas très léger dans le propos. « Ce n’est pas moi qui vais parler de la pluie et du beau temps, c’est certain, répond-elle. Ça n’a jamais été ça. »

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Mais ces textes écrits par son amoureux, Jeff Moran – « Il est branché sur mon cerveau, il est ultra sensible et moi, je suis un livre ouvert, et il a la finesse de mettre ça en mots pour que ça sonne plus large » –, sont poétiques et, surtout, ils sont significatifs, estime la chanteuse.

« Il y a plusieurs couches. La société dans laquelle on vit nous impose des choses parfois. La fraternité, la famille, l’amour, la religion, pour moi, ce sont des sujets tellement universels. La maladie ou la maternité, c’est juste du quotidien qui a fait partie de notre vie au cours des dernières années. C’est pour ça qu’on est allés là. »

Entre une chanson sur le deuil d’une amie morte du cancer, une autre inspirée par le débat sur la loi sur la laïcité – « Ce qu’on veut dire, c’est que pour nous, l’important, c’est la tolérance et le respect de la liberté » – et une ode sensuelle à l’amour, l’ensemble est donc plutôt intense.

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« Mais la vie est intense ! Elle n’est pas légère, je m’excuse. Oui, on peut prendre un verre, rire, il faut avoir du plaisir et j’en ai tous les jours. Mais calvaire qu’elle n’est pas facile ! C’est une affaire après l’autre, je ne sais pas quel monde on laisse à nos enfants. Et on ne parle même pas de ce qui se passe en ce moment ! Alors, arriver avec un album léger… La vie est intense, la musique aussi. »

Virtuel

Après avoir longuement hésité avant de le sortir au printemps comme prévu – « Au début de la pandémie, on avait décidé de le retarder à l’automne, puis après on a changé d’idée en se disant qu’il n’y aurait peut-être pas plus d’espace rendu là » –, la chanteuse espère que cet album fera son bout de chemin et qu’il fera du bien à ceux qui l’écouteront.

« Je pense que les gens ont besoin d’entendre des trucs maintenant. Ils ont du temps, et moi, j’avais besoin qu’il s’en aille. Ça fait longtemps que ça traîne et j’ai besoin de le partager, de l’offrir, de le lancer dans le firmament. »

Catherine Major a lancé l’album virtuellement vendredi. L’exemplaire physique viendra plus tard. Elle espère qu’elle pourra porter ces nouvelles chansons en spectacle éventuellement et se pose beaucoup de questions sur l’avenir post-pandémique.

« J’espère que la culture va évoluer correctement, qu’elle aura une attention particulière des gouvernements et des gens », dit la chanteuse, qui déplore l’habitude de la gratuité développée sur le web.

Les artistes, on n’est pas habitués non plus à dire que notre art a une valeur. C’est un apprentissage collectif qu’il faut accentuer. Il faut être solidaires en ce moment.

Catherine Major

Elle estime aussi qu’il est temps de passer à une « autre étape » et de présenter du contenu de qualité sur le web, pour lequel les gens seront prêts à payer.

« Surtout avec les salles qui ne rouvrent pas et les festivals annulés, il faut prendre les moyens techniques pour le faire comme il faut. Mon lancement virtuel, ça nous a pris deux jours pour comprendre comment faire bien sonner ça, plutôt que d’y aller à la va-comme-je-te-pousse avec un iPhone. Cela dit, si tu veux le faire, c’est très correct ! Mais il faut essayer, on ne peut pas continuer gratuitement et nourrir nos enfants. Sinon, il faudra faire autre chose. »

IMAGE FOURNIE PAR AUDIOGRAM

Carte mère, de Catherine Major, sur étiquette Audiogram