Mara Tremblay a trouvé le chemin de l’apaisement et de la résilience dans Uniquement pour toi, huitième album solo d’une carrière menée avec intégrité et indépendance.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Au bout du fil, Mara Tremblay se raconte comme si nous étions assises face à face dans un café. Sans filtre, elle n’en a jamais eu, tant pour parler de ce nouvel album créé pendant une période sombre de sa vie que pour regarder avec fierté le chemin parcouru, toujours un peu dans la marge — l’auteure-compositrice-interprète a fêté l’an dernier les 20 ans de son premier disque culte, Le chihuahua.

« Je n’ai jamais fait quelque chose que je ne voulais pas faire », dit la chanteuse. Ce n’est donc pas la pandémie de COVID-19 qui allait l’empêcher de sortir cet album auquel elle a consacré deux ans de travail.

« C’est la musique qui m’a aidée à passer à travers les choses. C’est important de ne pas abandonner ou retarder, de continuer à faire vivre ce qui nous fait vibrer. »

IMAGE FOURNIE PAR AUDIOGRAM

Uniquement pour toi, de Mara Tremblay

Et puis, ajoute-t-elle, ce n’est pas comme si elle était en début de carrière ou qu’elle était un « produit de marketing » avec un grand besoin de visibilité.

Je suis relax, je suis rendue à 50 ans, ça fait 32 ans que je fais de la tournée, et je veux me reposer un peu. Je n’ai pas grand-chose à prouver d’autre que de dire : écoutez ma musique, et c’est ça qui va être ça.

Mara Tremblay, auteure-compositrice-interprète

De nouveau, Mara Tremblay propose un album inclassable — « À l’ADISQ, on me dit souvent qu’il devrait y avoir une catégorie Mara Tremblay ! » —, mais plus enrobé que les deux précédents, dont le son était beaucoup plus cru.

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Grande fan de Beck, la musicienne aime aller là où on ne l’attend pas. « Quand je commence un album, je ne sais même pas à quoi il va ressembler. » Conçu « à 99 % » avec son vieil ami et complice Olivier Langevin, guitariste et réalisateur, Uniquement pour toi n’a pas fait exception à la règle.

« On n’avait aucune idée d’où on s’en allait. On ouvre une chanson, on tripe. On essaie de se surprendre dans la beauté aussi, on ne veut pas faire n’importe quoi », dit la musicienne, qui n’a jamais voulu être confinée dans un seul style musical. « La musique, c’est grand, c’est vaste. »

Résilience

Uniquement pour toi est l’album d’une femme libre. D’une femme qui aime aussi. Qui aime une ville — Nashville, où elle a fait une résidence d’écriture et qui l’a fortement inspirée —, son métier, ses enfants — deux chansons sont d’ailleurs dédiées à ses fils adultes, qui ont quitté le nid familial.

C’est également l’album de quelqu’un qui a appris à s’aimer. « Il y a de l’acceptation, de la résilience, beaucoup d’ouverture. Le besoin d’écrire ne vient plus de la même place, il vient d’un besoin de me sentir bien, et non d’une frustration, d’un amour qui ne fonctionne pas. Ç’a été ça toute ma vie, mais là je sens un grand laisser-aller dans l’écriture, les mots. »

On lui avoue cependant s’être demandé, en écoutant certaines chansons, dont On verra demain, si elle allait bien. On l’imagine sourire à l’autre bout du fil.

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« Je n’allais pas bien quand je l’ai écrite celle-là, c’est clair ! », dit la chanteuse, qui souffre de bipolarité. « Mais je pense que c’est correct de mettre des mots et de la musique là-dessus et de les faire partager. De dire aux gens qu’il ne faut pas abandonner. »

D’ailleurs, même si elle filait « un mauvais coton physiquement et mentalement » pendant la production de l’album, elle n’a jamais pensé arrêter.

« Tu ne peux pas ne pas finir un album. Mais avec Olivier, on faisait des track guides, des fois je lui disais : “Si jamais je ne suis pas en vie après-demain, on gardera cette version, et ça va être correct.” »

Si elle a ouvert ce genre de porte avec lui, assez sombre merci, c’est « parce qu’on se connaît depuis 23 ans », assure-t-elle. Et ces longues discussions leur ont permis d’aller encore plus loin dans la recherche de l’émotion juste. C’est pour cette raison qu’elle chante dans un registre très haut, comme à l’époque de Tu m’intimides : pour que les mots soient moins « garochés ».

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On était dans la période la plus tough de ma vie, et j’avais besoin de douceur pour passer à travers. Olivier a compris ça.

Mara Tremblay, auteure-compositrice-interprète

Et si cette douleur restera à jamais gravée en elle, « comme une cicatrice », elle peut quand même la chanter quand c’est terminé.

« C’est une maladie, je “deale” avec, alors, quand je chante ça, c’est avec sincérité. Je ne retournerai pas aussi creux, mais je l’ai vue, cette émotion, et c’est un regard qu’il ne faut pas fuir. »

Un voyage

Uniquement pour toi reste un voyage intérieur où figurent bien des tourments, mais aussi de l’apaisement — les deux très belles chansons écrites pour elle par Stéphane Lafleur en font partie. Mais c’est surtout un album de résilience, de lâcher-prise et de maturité, dit Mara Tremblay, qui affirme s’être enfin affranchie du regard des autres.

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« Je ne suis vraiment plus la même personne qu’il y a 10 ou 20 ans. Plein de choses sont arrivées qui font que je n’aurais pas pu écrire ça avant. J’étais trop dans la quête, dans le besoin d’être qui j’étais. Je disais : “Écœurez-moi pas, fuck off, je fais ce que je veux”. Maintenant, je n’ai plus besoin de le dire, je le fais… »

Bref, ajoute-t-elle… elle n’est plus un chihuahua.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Mara Tremblay chez elle, à Shefford

Je ne suis plus une petite bête difficile à approcher. Je suis devenue une femme mature, disons-le ! Je vais rester une enfant quand même, mais il y a de la résilience, c’est le mot, et ça me fait du bien de penser que je suis capable de ça.

Mara Tremblay, auteure-compositrice-interprète

Mara Tremblay souhaite une vie éternelle à ce nouvel album. « Comme je fais de la musique qui n’est pas à la mode, il n’y a pas de limite ! Le chihuahua, il y a encore du monde qui le découvre 20 ans plus tard. »

Avant de raccrocher, on parle un peu de la mort de Dédé Fortin, qui s’est donné la mort il y a 20 ans. On sent de la tristesse dans sa voix.

« Tabarnouche que c’était rock, Les Colocs ! Ces deux années avec eux ont été très intenses, et j’ai vécu des moments de grande ivresse sur scène. Des discussions avec André, on en a eu, on se comprenait beaucoup dans la tête. La semaine avant qu’il meure, on en avait encore. »

Elle rappelle qu’au-delà du symbole et du talent, il ne faut pas oublier que Dédé était « malade » et qu’il en est mort. « Ce n’est pas l’fun d’y penser. Parce que je suis malade aussi et que c’est le combat de ma vie de ne pas aller où il est allé. »

Aujourd’hui, Mara Tremblay est heureuse et « contente d’être en vie ». Et sait que lorsqu’elle veut mourir, ce n’est pas elle, mais la maladie qui parle. « Il faut juste prendre les outils. Mais on n’a pas beaucoup d’aide », dit-elle, admettant que son message de résilience peut aussi aider ceux et celles qui l’écoutent.

« C’est pour ça que le titre de l’album est Uniquement pour toi. Quand tu écoutes les chansons, elles t’appartiennent. C’est ce qui est beau dans la musique. »

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