Après Québec la semaine dernière, Pierre Lapointe présentait mercredi soir à l’Usine C la deuxième d'une série de cinq représentations de son nouveau spectacle, Pour déjouer l’ennui. L’auteur-compositeur-interprète y démontre une fois de plus le caractère polymorphe de ses chansons, qui peuvent s’accommoder de n’importe quel type d’arrangement – même de l’absence de piano.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Au cours des dernières années, on l’a entendu en version symphonique, en piano solo et en piano-marimba. Cette fois, c’est avec de magnifiques et légers arrangements de guitares que Pierre Lapointe se présente devant le public, comme dans son album Pour déjouer l’ennui, sorti l’automne dernier.

Les 10 chansons qui en sont tirées en sont naturellement enrobées, mais aussi les 13 autres pièces de son répertoire qu’il a choisi d’interpréter. Par ici les guitares donc, tant pour les chansons qu’on a eu l’habitude d’entendre au piano que pour celles qui ont toujours été enveloppées de somptueux arrangements. Et, comme d’habitude chez Pierre Lapointe, ça marche.

Le chanteur arrive d’abord sur scène, seul devant le rideau, pour présenter son spectacle, parler de sa semaine – il vient d’être reçu chevalier des Arts et des Lettres par la France : « Ça ne change rien, en fait, si, ça change tout, je me sens beaucoup plus important, surtout quand je prends le métro ! » –, puis pour interpréter Amour bohème, accompagné d’une seule guitare cachée derrière.

Le rideau s’ouvre ensuite sur son décor complètement doré – rideaux scintillants, boule miroirs de couleur or – et sur les musiciens habillés de noir installés sur des blocs surélevés en demi-cercle.

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Le décor du spectacle de Pierre Lapointe est complètement doré – rideaux scintillants, boule miroirs de couleur or –, alors que les musiciens, habillés de noir, sont installés sur des blocs surélevés en demi-cercle.

L’ambiance est chic et surannée, on est dans une atmosphère de club des années 50, impression accentuée par les mélodies chaloupées des chansons de Pour déjouer l’ennui. Tatouage, Un cœur qui saigne, Dis-moi je ne sais pas, le côté berceuse antillaise est présent dès le début, comme sur l’album, et on sait qu’on est partis pour une soirée tout en douceur – la voix du chanteur est d’ailleurs à l’avenant, nuancée, tout en retenue.

À travers ces nouvelles pièces, Pierre Lapointe a bien sûr inclus du vieux matériel, et c’est lorsqu’on entend Les lignes de ma main, du disque Sentiments humains (2009), Sais-tu vraiment qui tu es, de La science du cœur (2017), ou Nu devant moi, de Punkt (2013), qu’on mesure tout le travail d’arrangements de de conception musicale de Philippe Brault, qui assure les basses. 

À ses côtés sur scène, l’inestimable batteur José Major, parfois plus présent, parfois hyper discret, et un duo de guitaristes hors pair, Félix Diotte et Joseph Marchand.

Que ce soit dans les arrangements plus hispanisants (Tous les visages), la délicatesse de 27-100 rue des Partances ou de La plus belle des maisons, ou dans l’intensité dramatique de Nu devant moi, les deux musiciens habillent absolument et parfaitement chaque chanson, de la plus vieille, la poignante Tel un seul homme – comment Pierre Lapointe a fait pour écrire cela à 20 ans à peine, cela restera toujours un mystère –, à la plus récente, l’entêtante et brillante Pour déjouer l’ennui, qu’il a écrite avec Hubert Lenoir et son frère, Julien Chiasson.

Dans cet écrin qui passe du doré au noir, Pierre Lapointe est dangereusement à l’aise. 

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Pierre Lapointe est dangereusement à l’aise dans son spectacle.

Il raconte des anecdotes sur sa vie amoureuse et sexuelle – nous aurons d’ailleurs droit à un super fou rire pendant Le monarque des Indes –, badine beaucoup et permet même à ses musiciens de s’exprimer. Chacun a droit à sa minute, ce qui donne lieu à des moments tant de pur délire que d’émotion – une déclaration d’amour, qui dit mieux ? 

Il faut se faire confiance, se connaître depuis longtemps et s’aimer beaucoup pour se prêter ainsi à ce genre d’exercice de bonne grâce. C’est possible chez Pierre Lapointe parce que lui aussi se met constamment en danger, en improvisant bien sûr, mais aussi en passant la soirée debout, sans son instrument, et en se lançant dans des morceaux de bravoure technique, entre autres avec Amour ou songe, chanson volontairement « disneyesque », et Youkali, de Kurt Weill.

La soirée passe vite. On peut peut-être lui reprocher de manquer un peu de relief à la longue, mais pas de générosité ni d’ingéniosité, sur le plan tant de la musique que des éclairages, qui, évidemment, ne resteront pas dorés tout le temps. On est chez Pierre Lapointe, tout de même.

Quand, au rappel, le chanteur s’assied sur le bord de la scène avec ses musiciens pour chanter Deux par deux rassemblés, guitares débranchées et accompagné par le chœur du public, on retrouve intacte cette chanson qu’on a déjà entendue de toutes les manières déjà, du plus simple appareil au plus chargé.

C’est la chanson à l’état pur, quoi, à l’image de ce spectacle, sobre dans son élégance, et qui montre encore une fois que, peu importe la manière dont Pierre Lapointe les enrobe, ses chansons resteront toujours de parfaits bijoux.