Pierre Lapointe sera de retour comme juge à La voix, à TVA, dès le 9 février. Depuis dimanche dernier, il anime le midi une émission à ICI Musique. L’auteur-compositeur-interprète, qui a fait une sortie remarquée au dernier gala de l’ADISQ en appui à une meilleure rémunération des artistes, sera en spectacle pour son album Pour déjouer l’ennui en février à Québec et à Montréal.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Tu reviens comme coach à La voix, tu animes une émission cet hiver à ICI Musique. Tu fais vraiment le grand écart entre la culture pop et la culture plus pointue…

Pierre Lapointe : Ma plus grande fierté, c’est d’avoir été coach à La voix de Stéphanie St-Jean qui gagne (en 2016), et en même temps porte-parole du nouveau pavillon du Musée des beaux-arts, dessiné par [l’architecte] Rem Koolhaas. Pour moi, c’est le monde idéal. La vraie culture de masse devrait être comme ça.

M.C. : C’est-à-dire qu’elle devrait ratisser large ?

P.L. : Oui. J’adore ce que Véro Cloutier dégage, ce qu’elle est, ce qu’elle offre. Mais pour une Véro Cloutier à Radio-Can, il devrait y avoir l’équivalent dans l’autre camp. Pour vraiment remplir ce que la télévision publique a comme mandat, et pas juste dans des chaînes spécialisées. Dans le vrai truc, que tout le monde écoute. Parce qu’à force de voir de tout, on finit par s’y intéresser. Je ne suis pas un directeur de télé ou de radio. Je suis un artiste. À ma petite échelle, en réaction à cette vision-là que je trouve très restreinte, je prouve que c’est possible à long terme. Mais c’est une démarche qui ne peut pas fonctionner à court terme. C’est là que je trouve que les gens manquent de vision souvent. À long terme, c’est la chose la plus payante. Mais c’est une démarche qui demande énormément de rigueur et de dévotion. Je ne peux pas en vouloir à des administrateurs de penser plus à leur carrière qu’à une marque qui s’inscrirait dans une évolution de société plus grande.

M.C. : C’est une question de philosophie pour toi ?

P.L. : C’est une façon de voir la vie. Cette démarche m’a fait grandir, et tellement vite que j’ai juste envie que tout le monde goûte à cette curiosité-là. Que tout le monde se donne le droit de ne pas comprendre et d’être devant un objet culturel en étant ému. C’est une expérience qui est pour moi plus riche que n’importe quoi. Le plaisir de la rencontre et de la curiosité. La capacité aussi d’être dans l’inconfort, devant l’imprévu. Quand je sais que ma maison de disques met un gros montant sur la table, à un moment où l’industrie du disque se meurt, ça prend une certaine forme d’inconscience et de confiance en soi pour monter des équipes et faire des projets comme je le fais. Ce courage et cette liberté-là font en sorte que des cinq artistes canadiens qui se sont retrouvés au sommet du palmarès Billboard canadien en 2017 [Drake, The Weeknd, Arcade Fire, Shania Twain, Pierre Lapointe], je suis le seul qui n’est pas une grosse machine. Et le seul francophone. À un moment donné, à long terme, c’est payant. Mais pas financièrement ! (Rires)

M.C. : Je voulais justement t’en parler…

P.L. : J’ai fait le tour un peu…

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre Lapointe lors d'une prestation au gala de l'ADISQ en 2018

M.C. : Comme tu as commencé très jeune, à 20 ans, tu as connu le dernier âge d’or des ventes de disques. Tu as vendu 200 000 albums…

P.L. : Deux fois 200 000 ! C’était payant.

M.C. : Un artiste qui commence aujourd’hui sait qu’il n’aura jamais un succès pareil. C’est plus difficile quand on l’a vécu ?

P.L. : Je pense que c’est un métier de vocation. Quand j’ai décidé de faire de la chanson, c’était difficile de convaincre mes parents. C’était très abstrait pour eux. Je leur ai dit que j’avais l’impression d’être une sœur qui entre au cloître. J’ai trouvé ma vocation. À partir de ce moment-là, tu n’en as un peu rien à foutre de faire de l’argent ou pas. Il faut quand même trouver du financement pour tes projets. Ce qui est plus facile aujourd’hui, c’est que tu peux imaginer faire ton album avec un iPhone ou un iPad. Le succès n’est pas une fin en soi. Je nous vois vraiment comme des artisans. Autant je suis dans la pop que dans la culture d’avant-garde, autant je suis un entrepreneur et un créateur sans compromis, qui arrive avec des objets assez champ gauche. Je réussis à être dans les deux camps à plusieurs niveaux.

M.C. : Pour vivre de son art, c’est nécessaire ?

P.L. : Pas forcément. J’ai fait tout mon premier disque en travaillant comme concierge au Centre pour personnes âgées Émilie-Gamelin. Je parle sur la chanson Place des Abbesses de vieillards incontinents. Je passais la moppe quand les couches débordaient. Il n’y a rien qui allait m’empêcher de travailler sur un album ! Je n’avais même pas de maison de disques. On dit que c’est facile pour moi. Ce n’est pas vrai que c’était facile au début. C’est pour ça aussi que je me bats pour que les revenus liés aux arts soient plus élevés. Parce que je sais très bien qu’il y en a plein qui fonctionnent comme je fonctionnais à l’époque, alors que je n’avais pas un sou. Et parce que je trouve que ce travail a autant de valeur qu’un autre.

M.C. : C’est aussi une question de priorités que se donne une société, non ?

P.L. : On a, heureusement, un système de subventions. Mais c’est très peu au final. Je les connais, les chiffres. Je ne suis pas un gars qui sort des pléonasmes et de faux discours sur les artistes. On fait des choix de société. On met de l’avant l’art, oui. À quel point ? On n’a pas de soutien. C’est ça qui m’agace. Je ne voulais pas en parler et j’en parle…

M.C. : C’était inévitable avec ta sortie à l’ADISQ. Est-ce que tu deviens malgré toi un porte-parole de ces questions ?

P.L. : Je ne le veux pas ! C’est pour ça qu’on va changer de sujet maintenant.

M.C. : Pourquoi ?

P.L. : J’ai peur de prendre tout ça sur mon dos. C’est rendu que je fais des entrevues et les gens se demandent si je vais péter ma coche. Zzzz. Parlons d’autre chose.

M.C. : Les médias veulent que tu pètes ta coche ?

P.L. : Oui, j’imagine. Je ne pète pas vraiment ma coche. Je dis ce que je pense, alors qu’il n’y a plus vraiment personne qui dit ce qu’il pense.

M.C. : Pourquoi ?

P.L. : Je n’en ai aucune idée. Il faut demander aux gens. Je n’en peux plus d’entendre des gens chialer entre eux, pour ensuite dire que tout va bien. Si tout va bien, ferme ta gueule ! Et si tout va mal, ouvre-la !

M.C. : Ça te nuit d’en parler ?

P.L. : Ça ne me nuit pas parce que je n’en ai rien à foutre ! Je fais ça parce que dans ma tête, un artiste a un rôle social aussi. Le fou du roi, l’artiste payé par la cour, était le seul à pouvoir dire à la reine qu’elle était mal habillée et qu’elle était conne. Je ne suis attaché à rien ni à personne et j’ai cette liberté. Le jour où je n’aurai plus d’argent, je n’aurai plus d’argent. So what ? Qu’est-ce qu’il reste quand tu es mort ? Les rapports humains, les souvenirs que tu laisses, une forme d’engagement…

M.C. : Ton legs artistique ?

P.L. : Oui, mais encore là : est-ce que ça va vraiment intéresser les gens dans 20-30 ans ? Je ne sais pas. Est-ce que je suis si intéressant que ça ? Je ne le sais pas. C’est un peu prétentieux de dire : « Je laisse mon œuvre après ma mort. » Mais je fais ce métier-là pour que dans 150 ans, il y ait une personne qui fredonne une de mes mélodies sans savoir qui l’a composée. Je serais heureux. Ce qui me fait rire un peu en ce moment, c’est que la seule façon de regarder la société, c’est avec la lunette économique. Ça va prendre des proportions encore plus grandes jusqu’à ce que ça pète. Et les gens, au lieu de taper sur les visages d’autorité, comme le gouvernement qui est là pour nous servir, comme les multinationales qui nous ont pris dans un engrenage, se retournent contre les artistes, les assistés sociaux et les gens qui sont malades. Ils visent plus petit qu’eux.

M.C. : Comment expliques-tu ça ?

P.L. : C’est la connerie de l’humain ! Je ne me laisse pas aller dans un sentiment de hargne… sauf exception. Je me retourne vers la création, vers la rencontre dans le travail. Moi, mon talent est dans les arts, dans la façon de créer des équipes, dans la communication. Je le mets à profit. Après mes spectacles, depuis presque 10 ans, je ne signe pas d’autographes, je ne prends pas de photos – je trouve ça étrange –, mais je réponds aux questions du public. On est dans une société où mettre 15 $ ou 20 $ par semaine sur des cafés cheap est socialement acceptable. Et mettre 50 $ sur un spectacle est considéré comme cher. Consommer de la culture est un geste politique, c’est un choix engagé, un geste social. Il y a des questions du public, sans vouloir te vexer, qui sont souvent beaucoup plus brillantes que toutes les questions que les journalistes m’ont posées dans toute ma vie…

M.C. : Tu es conscient de faire partie des privilégiés ?

P.L. : C’est pour ça que j’en parle ! Quand tu es dans une position de force, quand tu t’exprimes bien et que ta pensée est claire, tu as une responsabilité de parler pour les autres. Je n’ai aucune volonté d’être moralisateur. Ça ne m’intéresse pas. Il y a une certaine forme d’épuisement parce que je vois qu’il n’y a pas de changement et que ça ne bouge pas. On n’est pas allé assez creux dans l’écœurement encore.

M.C. : Tu n’as aucune volonté d’être moralisateur, mais certains te trouvent prétentieux…

P.L. : Ça, je n’en ai rien à foutre ! Trouvez-moi prétentieux si vous voulez. C’est quoi la prétention ? Quand tu es sûr de toi, tu ne peux pas t’exprimer ? Quand tu t’exprimes bien, tu devrais te taire ? Au contraire ! Je ne consulte plus trop les médias. Que les gens pensent que je suis trop ci ou trop ça, je m’en sacre. Vous me jugerez quand je serai mort ! C’est très prétentieux de dire ça… (Rires)

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