Le pianiste, compositeur, arrangeur et chef d’orchestre André « Dédé » Gagnon est décédé jeudi. Le musicien laisse derrière lui une oeuvre immense qui a influencé des générations d'artistes et fait le tour du monde.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Âgé de 84 ans, M. Gagnon a succombé à la maladie à corps de Lewy a fait savoir l’équipe de sa maison de disques, Audiogram, dans un communiqué de presse. Il était entouré de ses proches.

Sa carrière, immense, flamboyante, est constituée de dizaines d’enregistrements d’albums, de musique pour d’autres artistes, de trames sonores destinées à des émissions de télévision et de films et, bien entendu, de concerts, de tournées et de sessions d’enregistrement l’ayant conduit de Montréal à Tokyo, de Londres à Prague, des États-Unis jusqu’en Australie.

600 oeuvres originales d'André Gagnon figurent dans le répertoire de la SOCAN. Sa carrière s'est étendue sur six décennies pendant laquelle il aura marqué la culture québécoise et un grand nombre d'artistes.

«Il a changé ma vie, André», nous a confié Diane Dufresne au téléphone. Elle avait 19 ans lorsqu'elle a auditionné devant lui, alors qu'il était déjà très connu pour son travail avec les Bozos, Claude Léveillée et Monique Leyrac.

«Il m'avait accordé cette audition alors qu'il était déjà célèbre! Puis j'avais fait une première partie pour Guy Béart et j'avais osé lui demander de m'accompagner. Et il l'a fait! Je lui avais donné mon salaire, qui devait être de 25 piasses, ensuite il m'avait invitée au resto et il avait payé... C'est là qu'il m'a présenté un de ses amis: c'était Luc Plamondon.»

Pour Diane Dufresne, André Gagnon a donné au Québec parmi ses plus belles mélodies. «Des mélodies qui sont en nous. La musique c'est quelque chose de divin, et lui l'a sublimé. Il a anobli la musique populaire.»

Rassembleur

«André Gagnon a laissé une oeuvre enregistrée extraordinaire qui a fait le tour du monde», dit Michel Tremblay, qui salue lui aussi le grand talent de mélodiste d'André Gagnon, qui s'est toujours considéré comme un postromantique «et qui l'assumait». Ce n'est pas pour rien qu'il s'est intéressé à Nelligan, estime l'écrivain, qui a créé avec André Gagnon l'opéra du même nom en 1990. Une collaboration qui a scellé leur amitié.

«On a été proche jusqu'à ce qu'il tombe malade il y a deux ans, dit Michel Tremblay. Ce que je veux me rappeler de lui, c'est son sens de l'humour et les fous rires qu'on a eus. J'ai fréquenté sa maison de campagne pendant 33 étés. Il savait faire l'amalgame des groupes, trouver les gens qui allaient ensemble.»

Loui Maufette aussi se rappelle des «fêtes incroyables» qui avaient lieu à la maison centenaire d'André Gagnon à Entrelacs dans les Laurentides, où se croisaient musiciens et gens de théâtre. Le créateur et attaché de presse du TNM a lui aussi connu le compositeur à l'époque de Nelligan, et André Gagnon aura été pour lui «un tuteur, un ami, un parrain».

«C'était un rassembleur, un ami fidèle», dit Loui Maufette, qui rappelle les grandes amitiés d'André Gagnon avec Renée Claude ou Claude Léveillée, «son frère spirituel». «Ses plus grandes qualités étaient sa générosité et sa curiosité. Il n'était pas fermé et il aimait toutes sortes de courants. Il a été un artiste populaire dans le sens noble du terme.»

«Sa célébrité ne faisait pas d'ombre à sa générosité», dit Diane Dufresne. André Gagnon n'a jamais cessé de découvrir des talents et de prendre des artistes sous son aile: quelques décennies après Diane Dufresne, au milieu des années 2000, c'est lui qui a demandé à la comédienne Kathleen Fortin d'interpréter la mère de Nelligan dans une reprise symphonique de son opéra.

«Je sortais de l'école de théâtre et je me sentais imposteur par rapport à la chanson, dit Kathleen Fortin. Il m'a donné des ailes et on s'est beaucoup vus par la suite. Il était toujours plein de projets.» La comédienne et chanteuse a plus tard monté le spectacle Les 4 saisons d'André Gagnon autour de la musique du pianiste, et repris le rôle de la mère de Nelligan sur la scène du TNM l'an dernier.

Un pont

Le chef d'orchestre Scott Price aussi a bénéficié du support d'André Gagnon, avec qui il a travaillé pour la première fois sur l'album Comme dans un film en 1986. «Il m'a engagé pour être son chef et arrangeur à la création de Nelligan et c'était une grande opportunité qu'il m'offrait. Il a été un pont pour plein de musiciens qui oeuvraient dans la musique populaire.»

André Gagnon est devenu une grande vedette en Asie pendant les années 90, particulièrement au Japon et en Corée. Il y a fait de grandes tournées pendant des années et a même enregistré des albums destinés spécifiquement à ce marché. Scott Price l'a accompagné lors de ses premiers pas là-bas.

«On avait fait quatre spectacles au Japon et on voyait l'envergure déjà. Je me souviens qu'on était retournés pour faire une prestation pour une émission de nouvelles. Un de ses albums avait été utilisé comme trame sonore pour un téléroman japonais hyper populaire. C'était la grosse affaire.»

Les deux hommes sont devenus de grands amis. Scott Price se souvient d'un musicien exigeant et rigoureux, de son sens de l'humour légendaire et de sa grande culture. «Il avait rencontré ben du monde... il avait déjà travaillé sur un film avec Michael Douglas, il aimait raconter ça. Il avait toujours plein d'anecdotes.»

La discographie d’André Gagnon

  • Neiges, André Gagnon, 1975

    PHOTO TIRÉE DU SITE WEB D’ANDRÉ GAGNON

    Neiges, André Gagnon, 1975

  • Impressions, André Gagnon, 1983

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    Impressions, André Gagnon, 1983

  • Comme dans un film, André Gagnon, 1986

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    Comme dans un film, André Gagnon, 1986

  • Des dames de cœur, André Gagnon, 1988

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    Des dames de cœur, André Gagnon, 1988

  • Noël, André Gagnon, 1992

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    Noël, André Gagnon, 1992

  • Romantique, André Gagnon, 1994

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    Romantique, André Gagnon, 1994

  • Twilight Time, André Gagnon, 1996

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    Twilight Time, André Gagnon, 1996

  • Au Centre Molson (Live), André Gagnon, 1997

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    Au Centre Molson (Live), André Gagnon, 1997

  • Éden, André Gagnon, 1997

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    Éden, André Gagnon, 1997

  • Juliette Pomerleau, André Gagnon, 1999

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    Juliette Pomerleau, André Gagnon, 1999

  • Été, André Gagnon, 1999

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    Été, André Gagnon, 1999

  • Hiver, André Gagnon, 1999

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    Hiver, André Gagnon, 1999

  • Printemps, André Gagnon, 1999

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    Printemps, André Gagnon, 1999

  • Automne, André Gagnon, 1999

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    Automne, André Gagnon, 1999

  • Histoires rêvées, André Gagnon, 2001

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    Histoires rêvées, André Gagnon, 2001

  • Piano solitude, André Gagnon, 2003

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    Piano solitude, André Gagnon, 2003

  • Les chemins ombragés, André Gagnon, 2010

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    Les chemins ombragés, André Gagnon, 2010

  • Dans le silence de la nuit, André Gagnon, 2011

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    Dans le silence de la nuit, André Gagnon, 2011

  • Léveillée-Gagnon, André Gagnon, 2012

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    Léveillée-Gagnon, André Gagnon, 2012

  • Histoires rêvées (remixé et remasterisé), André Gagnon, 2015

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    Histoires rêvées (remixé et remasterisé), André Gagnon, 2015

  • Lettres de Madame Roy à sa fille Gabrielle, André Gagnon, 2016

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    Lettres de Madame Roy à sa fille Gabrielle, André Gagnon, 2016

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Au fil des ans, le travail d'André Gagnon fut salué par une avalanche de nominations et de prix (Juno, Félix, etc.) et d’albums certifiés or et platine.

Des centaines d’œuvres musicales qu’il nous laisse, la pièce instrumentale Wow, dont le 45 tours fut lancé en septembre 1975 au Québec, fut sans doute l’élément le plus fédérateur, faisant danser des millions de personnes dans les discothèques du monde entier.

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Né le 2 août 1936 dans le Bas-Saint-Laurent, ce cadet d’une famille de 19 enfants commence à apprendre le piano à 5 ans. Il étudie à Saint-Anne-de-la-Pocatière, Montréal et Paris avant de faire carrière.

En 1959, Gagnon joint le groupe Les Bozos à titre de pianiste-accompagnateur, qui compte dans ses rangs le chansonnier Hervé Brousseau, avec qui Gagnon travaille depuis un an, Jean-Pierre Ferland, Raymond Lévesque, Claude Léveillée, Clémence DesRochers et Jacques Blanchet.

Dans les années subséquentes, Gagnon se lie d’amitié et/ou collabore avec de nombreux jeunes artistes. La liste comprend Pauline Julien, Renée Claude, Monique Leyrac, Diane Dufresne, Steve Fiset, Pierre Létourneau, etc. Il enregistre ses premiers albums. On le voit même faire une petite apparition dans le magnifique long métrage La vie heureuse de Léopold Z de Gilles Carle.

Au Carré Saint-Louis

En 1974, Gagnon fait l’acquisition de la maison du poète Émile Nelligan, dans le Carré Saint-Louis. Il se rend également à Londres pour enregistrer SAGA, tout premier album fait uniquement de pièces instrumentales originales. Dans la foulée, il donne des spectacles à la Place des Arts, où il se produira ensuite un nombre incalculable de fois pendant les années 70 et 80.

Suivront les albums Neiges (1975), Surprise (1976), Le Saint-Laurent (1977), Mouvements (1979) et de nombreux autres titres. Dès 1979, il est déjà décoré, étant fait Officier de l’Ordre du Canada pour sa « contribution exceptionnelle à la musique ».

Lorsqu’il ne compose pas pour lui, Gagnon le fait pour les autres. En 1973 par exemple, il signe la musique de la série Les forges du Saint-Maurice. Dans les années 1980, il compose le thème, reconnaissable et très accrocheur, du téléroman Des dames de cœur de Lise Payette. Cela lui vaut le Félix de meilleur album instrumental de l’année. Dans la foulée de ce succès, il écrira la musique d’Un signe de feu, nouvelle mouture télévisuelle de Mme Payette sortie en 1989.

Nelligan partout, toujours…

Le personnage d’Émile Nelligan sera récurrent dans la vie de Gagnon. De par la maison du Carré Saint-Louis, puis, à travers la pièce Nelligan chantée par Renée Claude et la mise en musique de douze poèmes pour Monique Leyrac, et ensuite avec l’opéra Nelligan en 1990, qu'il signe avec Michel Tremblay et qui sera présenté à Québec, Montréal et Ottawa.

En septembre 2013, le tandem Gagnon-Tremblay signera une nouvelle œuvre, soit le concert — suivi du disque — Lettres de Madame Roy à sa fille Gabrielle, six pièces chantées par la contralto Marie-Nicole Lemieux.

Entre ces deux collaborations avec Michel Tremblay, André Gagnon poursuivra sans cesse les projets de toutes sortes, dont la trame sonore de la série Juliette Pomerleau et la réalisation de disques, tel l’album de Noël de Marie-Michèle Desrosiers ainsi que Elles chantent avec des comédiennes.

En 2010, il sort l’album Les chemins ombragés, le premier en neuf ans avec des pièces originales. Six ans plus tard sort Les voix intérieures, qui remporte le prix de meilleur album instrumental au gala de l’ADISQ. Ce sera son dernier.

Depuis mai 1982, le cégep de La Pocatière a attribué le nom d’André Gagnon à sa nouvelle salle. Et, depuis 2006, Société professionnelle des auteurs et compositeurs du Québec (SPACQ) attribue annuellement un prix André-Gagnon à un compositeur de musique instrumentale.

Le pianiste n’a pas été revu en public depuis plusieurs années. Le 22 juin 2018, lorsqu’il est fait officier de l’Ordre national du Québec, c’est son ami, le producteur Michel Bélanger, qui le représente. Un mois plus tôt, c’est son amie Mouffe qui recevait en son nom le titre de Compagnon des Arts et des Lettres du Québec.

Une dernière récompense est annoncée le 23 septembre 2019, M. Gagnon étant nommé récipiendaire du Prix Excellence au 30e gala de la SOCAN.

Influence

L'immensité de la carrière d'André Gagnon a bien sûr aussi influencé des musiciens d'aujourd'hui. «André Gagnon était un grand compositeur, accompagnateur et instrumentiste, nous a écrit la pianiste Alexandra Sréliski. Une inspiration pour moi, pour la carrière hybride qu’il a eue. Entre la musique classique et la musique populaire, il me semble qu’il se fichait bien des étiquettes. Il a pavé le chemin pour des pianistes comme moi. Je suis très triste d’apprendre la nouvelle de son décès aujourd’hui, même si je suis convaincue que son œuvre, elle, ne mourra jamais.»

L'autrice-compositrice-interprète Klô Pelgag a aussi rendu un vibrant hommage à son grand-oncle sur les réseaux sociaux jeudi.

«Mon père, ses frères et ma tante parlaient avec fierté de leur oncle. La légende et son mystère, l'histoire du dernier petit frère de la famille Gagnon devenu pianiste à Montréal. Ce grand-oncle compositeur acclamé partout dans le monde. La partition de Neiges trônait sur le piano. On l'a probablement jouée chacun notre tour, mes frères et moi. Chacun à notre manière. La dernière fois que je l'ai vu, c'était au lancement de mon premier album. Quelle surprise et quelle émotion pour celle qui, enfant, lui écrivait des lettres d'admiration. Merci André Gagnon. Merci pour le piano, merci pour la musique, mais surtout, merci pour le rêve.»

C'est ce que croit Diane Dufresne: que la musique d'André Gagnon est ancrée pour toujours dans notre mémoire. «Dédé, il nous comble de ce qu'il nous a donné et de ce qu'il nous donne encore. Je vais toujours penser à lui au temps présent.»

Et elle entend perpétuer cette mémoire qui lui a fait défaut dans les dernières années de sa vie. «Il peut reposer en paix. Il va être une mémoire de notre culture. C'est pour ça que quand j'écoute sa musique aujourd'hui, au lieu de m'inspirer quelque chose de triste, ça me donne une respiration. Je me dis OK, c'est là.»