Rien ne prédestinait Suzanne Taffot au chant lyrique. Mais « l’appel » a été plus fort que tout pour cette Camerounaise d’origine.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Elle aurait pu être linguiste, elle est devenue avocate. Elle est née en Espagne et a grandi au Cameroun, mais a étudié en France, avant de s’installer à Montréal.

Rien, absolument rien, ne la prédestinait à devenir chanteuse lyrique.

Et pourtant.

Suzanne Taffot a suivi son étoile, jusqu’à s’imposer comme l’une des voix les plus prometteuses du Québec.

« J’ai vraiment eu l’appel. Ça semble kitsch de dire ça, mais il n’y a pas d’autre explication », explique la soprano de 36 ans, qu’on peut entendre jusqu’à vendredi dans l’interprétation du Requiem de Gabriel Fauré par l’Orchestre métropolitain (OM), dirigé par Yannick Nézet-Séguin.

Du tricot à l’oratorio

Oui, Suzanne Taffot vient de loin. Au propre comme au figuré.

Son enfance camerounaise ne fut pas particulièrement inondée de musique classique. Sa mère, artisane, nourrissait la famille en vendant ses tricots au marché de Bafoussam, dans l’ouest du pays. Suzanne l’aidait et l’accompagnait. Devenir chanteuse n’était pas vraiment une option.

Soit c’était le droit, soit c’était les langues. Il fallait trouver un « vrai métier ».

Suzanne Taffot

C’est à l’université, début vingtaine, qu’elle découvre sa vraie passion. La jeune femme — qui a finalement choisi le droit — se joint à la chorale de l’établissement et vogue de révélation en révélation.

« C’est la première fois que je voyais un piano à queue », lance-t-elle, amusée.

Extrait deThe Chariot Jubilee, du compositeur Robert Nathaniel Dett, avec la voix de Suzanne Taffot

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C’est aussi la première fois qu’elle découvre la magie des voix, des chants en harmonie, qui lui indiqueront la voie pour les années à venir.

Déménagée en France pour continuer ses études, elle poursuit sa quête musicale, en parallèle de son barreau. La musique liturgique, avec ses chœurs, la transporte. On la remarque, elle remporte des concours.

Puis elle part s’installer au Québec avec son mari, où, en plus de ses deux maîtrises en droit, elle entame et termine une maîtrise en chant classique, sous la direction d’Adrienne Savoie et de Louise Andrée Baril.

Polyvalente, elle mène depuis deux carrières de front. Le jour, elle est avocate en droit à l’immigration et aux réfugiés. Le soir, elle chante et multiplie les tournées en France, en Slovaquie, en Chine…

Un Requiem bien choisi

Ce qui nous ramène au Requiem de Fauré, que l’OM dit présenter en hommage aux milliers de morts de la COVID-19, un choix que Suzanne Taffot trouve particulièrement « éclairé », vu le contexte.

« C’est une pièce qui se veut très lumineuse, éthérée, qui n’a rien à voir avec les orchestrations très lourdes d’autres requiem, comme celui de Verdi, où il y a beaucoup de chœurs et d’instruments », explique celle qui chantera aux côtés du baryton Philippe Sly.

Elle croit que ce côté « apaisant » peut servir de baume pendant la « tempête » sanitaire que nous traversons. Car, même s’il s’agit d’une messe des morts, l’œuvre de Gabriel Fauré, créée en 1888, a la « pureté » qu’il faut pour servir de « contrepoids » à la noirceur et à l’anxiété qui peuvent nous gagner.

« C’est une musique porteuse d’espoir », résume la soprano, qui a elle-même perdu deux connaissances à cause du coronavirus.

Pas le droit à l’erreur

La contribution de l’OM à l’actualité ne s’arrête pas là. En plus du Requiem, l’ensemble reprend The Chariot Jubilee, une œuvre du Canadien-Afro-Américain Robert Nathaniel Dett (1882-1943), en écho au mouvement Black Lives Matter.

Dett n’est pas très connu en dehors des cercles d’initiés, et la chanteuse admet qu’elle ne connaissait pas ce compositeur né à Drummondville… en Ontario (aujourd’hui Niagara Falls). Mais elle ose croire que des initiatives comme celle-ci permettront un jour de régler le problème de la représentativité des Noirs dans la musique classique, un milieu traditionnellement blanc.

« On est si peu nombreux qu’on n’a pas le droit à l’erreur. De manière implicite, on porte une charge. C’est très demandant », résume Suzanne Taffot en soulignant l’importance de l’éducation, et de sa corollaire, l’équité.

On devine qu’elle en aurait plus à dire sur le sujet. Mais entre Fauré, Dett et Yannick Nézet-Séguin, les fils de l’entrevue finissent par se mêler.

COVID-19 oblige, le concert de l’OM est diffusé sur l’internet, comme beaucoup d’autres spectacles à l’heure actuelle. Une communion virtuelle, qui comporte sa part de défis, admet la soprano, qui dit avoir eu besoin « de beaucoup d’imagination » pour offrir sa performance sans les yeux de l’auditoire.

Mais avec ou sans public, le Requiem de Fauré reste une œuvre splendide, qu’on se le dise.

> Consultez le site de l’OM