Whitney Houston et The Notorious B.I.G, dont la musique n’a rien à voir avec le rock, seront intronisés au panthéon du rock’n’roll.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Ce samedi aura lieu la cérémonie annuelle d’intronisation au Temple de la renommée du rock’n’roll. Depeche Mode et Nine Inch Nails sont de la liste des artistes à l’honneur, tout comme Whitney Houston et The Notorious B.I.G… dont la musique n’a rien à voir avec le rock. Leur introduction au panthéon est-elle un signe de la mort du rock’n’roll ?

La réponse courte : non, le rock n’est pas mort, ni même à l’agonie. Pas vraiment.

« Le rock n’est pas mort en soi, mais il se vit beaucoup dans son rétroviseur », résume Danick Trottier, professeur au département de musique de l’Université du Québec à Montréal. Jadis genre dominant, il ne règne plus depuis les années 2000, et le rap l’a remplacé.

Après avoir été au pinacle, de son apparition au milieu des années 50 jusqu’à l’époque du grunge, il est passé par une période de transition, dans les années 90, avant d’être relégué à l’arrière-plan de la scène populaire. Ce qui ne veut pas dire qu’il appartient au passé.

« Le rock n’est même pas un style de musique »

Tout d’abord, une clarification est de mise. Le Rock & Roll Hall of Fame (le Temple de la renommée du rock’n’roll), malgré ce que son nom suggère, n’a jamais vraiment été exclusivement consacré à la commémoration du rock.

Dès la création du panthéon, en 1983, plusieurs artistes blues, folk, country ou jazz, dont la musique a inspiré le rock’n’roll, y ont été intronisés. La présence de Whitney Houston et de The Notorious B.I.G. aux côtés des Doobie Brothers et de T. Rex, cette année, n’est donc pas particulièrement surprenante.

Lorsque le mythique groupe de hip-hop N.W.A. a été honoré en 2016, Ice Cube, dans son discours de remerciement, a affirmé que le rock’n’roll n’était « pas un instrument », « pas même un style de musique », mais plutôt « un état d’esprit ». « Le rock’n’roll , c’est de ne pas se conformer à ceux qui vous précèdent et de créer votre propre chemin, en musique et dans la vie », a dit le rappeur.

PHOTO MARK J. TERRILL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Whitney Houston, en 2011

« Il y a une conception d’un rock qui n’est pas seulement un genre musical, mais plus une globalité des musiques populaires, observe Danick Trottier. Elles ont beaucoup repris l’essence du rock’n’roll, qui a été très marquante. Le rock a inspiré ce qui est venu par la suite, même le rap, surtout dans l’énergie et dans la capacité d’être en phase avec la jeunesse. »

Les héritiers du rock

Si le rock ne joue plus partout, son héritage est palpable, estime également Nicolas Bernier, professeur à la faculté de musique de l’Université de Montréal. D’abord, parce qu’il a toujours des amateurs. Mais aussi parce qu’il « s’intègre aujourd’hui de manière plus intriquée à la création et à l’offre musicale au même titre que tous les autres genres », grâce à une accessibilité accrue à la musique.

Si quelque chose a perdu des plumes, c’est peut-être justement cette sorte de consensus que nous pouvions sentir auparavant autour d’une tendance musicale forte. L’intégration et la diversité des genres sont aujourd’hui d’une transparence telle qu’il devient difficile de catégoriser.

Nicolas Bernier, professeur à la faculté de musique de l’Université de Montréal

Le rock, qui englobe une pléthore de sous-genres, est devenu une entité difficile à définir et encore plus à délimiter. « Dans le rock [d’origine], il y a les instruments, la guitare, la basse, la batterie, la voix, cette voix vraiment portée, séduisante, dit Danick Trottier. Il y a aussi la fameuse forme couplet-refrain, avec un refrain très entraînant. Du côté de la représentation, ce qui le définit, c’est l’énergie, la capacité de rébellion. »

Les instruments ont été grandement éclipsés par les moyens électroniques. Par le fait même et par d’autres circonstances, les formations musicales n’ont plus la même nécessité. L’ère moderne est une époque de collaborations entre artistes solo.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Le groupe The Lumineers au festival Osheaga, à Montréal, en 2013

Le rock n’a toutefois jamais cessé d’influencer, d’inspirer, et est encore reproduit. Un exemple : le chant collectif, ces hymnes de stades, à la Queen. The Lumineers, The 1975 ou Arkells, notamment, reprennent allègrement ce code introduit par le rock, illustre Danick Trottier.

La « canonisation du rock »

L’une des apparitions les plus actuelles du rock s’inscrit dans le courant de la « retromania », explique le professeur de musicologie, concept très présent ces 10 dernières années, où tout ce qui est rétro revient à la mode.

C’est ainsi que des films comme Bohemian Rhapsody (sur Queen) ou Rocket Man (sur Elton John) prennent l’affiche et font un carton, mais aussi parce que le rock et ses icônes deviennent des mythes. Le genre est ainsi élevé comme un souvenir empreint de nostalgie, on le considère « comme la musique classique de la musique populaire », affirme Danick Trottier.

On est dans une historisation et une canonisation du rock. On est tellement rendu dans une conception de la musique rock comme un classique que ça la fige. Un peu comme on a figé Beethoven dans le temps, on fait la même chose avec les Beatles et d’autres groupes.

Danick Trottier, professeur au département de musique de l’Université du Québec à Montréal

Cela joue beaucoup dans le statut que porte le rock actuellement, un genre « qui n’est pas mort, mais qui regarde beaucoup dans son passé ». Cela complique aussi la tâche aux formations qui émergent, qui peinent à se tailler une place et à conquérir le grand public. Le groupe américain Greta Van Fleet, auquel on reproche de trop se coller sur la recette de Led Zeppelin, en est un bon exemple.

Si la relève peut avoir de la difficulté à s’affirmer, elle est bien présente. Et n’omettons pas de souligner les artistes de rock qui ont débuté durant l’âge d’or du genre et qui produisent de la musique encore aujourd’hui, de Metallica à U2, en passant par Paul McCartney, Nick Cave ou Nine Inch Nails (intronisé au panthéon du rock’n’roll ce week-end).

Quoi qu’en dise la culture populaire, le rock se consomme encore, auprès de publics plus restreints. Non seulement par les classiques, mais aussi dans un contexte tout à fait actuel.

Le potentiel retour

Le rock a une place toute particulière dans l’histoire de la musique. Il a été synonyme d’une symbiose parfaite entre le public, les musiciens, la musique et son époque, explique Danick Trottier. « Avec la révolution culturelle des années 60 et 70, il a représenté quelque chose d’important, il a représenté un idéal de société, ajoute-t-il. Il est aussi plus emblématique parce qu’il est allé très loin, avec des phénomènes comme les Beatles ou Bob Dylan. »

Et parce que c’est souvent arrivé historiquement, avec d’autres genres, l’expert n’écarte pas la possibilité d’un renouveau. Bien qu’il ne soit pas vraiment mort, le rock pourrait tout à fait ressusciter, comme le folk dans les années 50 ou la soul au début du XXIe siècle.

C’est la jeunesse, historiquement, qui définit la musique populaire par ses goûts. Tout indique que la musique électronique sera la prochaine étape, après le rap, selon les observations de Danick Trottier. Mais rien n’exclut qu’une future génération de jeunes redonne au rock sa gloire populaire d’antan.