De la musique pour s’évader créée en dehors de toute contrainte : c’est ce que nous offre Daniel Bélanger avec Travelling, son premier album instrumental en carrière.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Étrange coïncidence, Travelling, qui était prêt depuis l’automne dernier, devait être lancé au printemps. « Quand soudain, la pandémie est arrivée et tout s’est arrêté », narre Daniel Bélanger au téléphone. Il fut donc décidé de remettre sa sortie à l’automne… et voilà que l’album arrive cinq jours après l’annonce d’un nouveau confinement dans une grande partie du Québec.

Des regrets ?

Pas du tout, nous répond-il. « Je suis d’autant plus content que ce sera une option supplémentaire pour ceux qui suivent mon travail. » Et peut-être une source de réconfort, alors que nos contacts sociaux sont réduits au minimum ?

Ceux qui y trouveront du réconfort… ça donnera un sens à mon travail. Encore une fois.

Daniel Bélanger

Nous devions faire l’entrevue dans un parc, le passage en zone rouge et les risques de pluie en ont décidé autrement. Au téléphone, Daniel Bélanger est de bonne humeur et rieur, sauf, justement, quand il est question du nouveau confinement de 28 jours qui touche particulièrement le milieu de la culture et des arts vivants.

« Les arts vivants… c’est un grand mot. On dirait que c’est les arts un peu morts. Franchement, je suis abasourdi. Je ne sais pas quoi penser, si c’est bon ou pas de tout fermer à nouveau, si on est des boucs émissaires, je n’en sais rien. Mais le résultat est le même, et ce ne sont pas les moins démunis qui sont touchés. »

Après un incendie de forêt, il y a toujours des pousses vertes prêtes à sortir, dit-il en tentant de se consoler un peu. « Mais on aura sacrifié des arbres. Des gens vont quitter le milieu, c’est sûr, et c’est ma grande tristesse. »

Images

Froide était la gâchette, Aux champignons par temps clair, Ondes sensibles s’abstenir, Un grillon au parc national : seulement en lisant les titres des 13 pièces de Travelling, on sait qu’on sera dans un univers ludique et imagé.

« C’est la seule partie écrite de l’album ! », s’amuse Daniel Bélanger, qui a toujours aimé « endimancher » ses titres. « Je trouve ça plate quand je vois des titres de chansons qui sont manifestement des titres de travail. C’est comme si Intouchable et immortel s’était appelé Bicyle ! »

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Pour le chanteur, les titres et la pochette forment déjà une esthétique. Ici, ils annoncent une ambiance réjouissante et remplie de clins d’œil.

C’est ce que je souhaite : qu’il soit heureux et riant et léger. Mais je pense qu’il a aussi une certaine profondeur.

Daniel Bélanger

Son désir : que l’auditeur « imagine plein de choses » en l’écoutant. Qu’il se fasse son propre cinéma, quoi – le titre n’est pas Travelling pour rien.

« En fait, c’est la même démarche qui continue. Quand on me demande ce que j’ai voulu dire dans telle ou telle chanson, je réponds toujours : “Je ne sais pas, mais c’est ça qui est écrit.” Pour le reste, vous faites ce que vous voulez ! »

Influences

N’empêche que derrière Travelling, il y a un amour du cinéma, des influences qui remontent à l’enfance, le désir de se faire sa propre musique de film en s’inspirant de différents genres cinématographiques.

« Mon état d’esprit, c’était que si je me sentais plus comme un espion, je faisais de la musique d’espionnage. Il y a aussi des pièces qui sont moins rattachées au cinéma ; je trouvais que ça équilibrait l’album de l’aérer un peu. »

Il y a aussi de nombreuses références au western spaghetti, lui fait-on remarquer. « Est-ce qu’il y a juste moi qui me sens comme un cowboy des fois ? » Il éclate de rire.

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« Évidemment, Ennio Morricone, comme beaucoup de Québécois, ça m’a touché beaucoup. Dans les ambiances, je me revois petit, j’écoute Le Saint, Mission impossible… Quand on a 10 ans, on ne se rend pas compte, mais on est très très très réceptif à la musique. On absorbe tout ça sans savoir que ça va influencer le reste de notre vie. »

Ces musiques sont restées dans son subconscient, comme les pièces de Claude Léveillée, André Gagnon, François Dompierre, François Cousineau… « Il y en a eu des grands de la musique instrumentale ici. »

Daniel Bélanger nous fredonne alors le thème de l’émission Le monde de Marcel Dubé, composé par Léveillée et chanté par Nicole Perrier. « Cette manière d’utiliser la voix, presque maternelle, bienveillante, c’est très marquant. » C’est donc une autre inspiration qui vient de son enfance, car si l’album est sans paroles, sa voix, elle, y est très présente – un instrument parmi d’autres.

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Elle a donc fait partie de son « terrain de jeu » dans son studio, comme tous les autres instruments autour de lui : depuis Chic de ville, Daniel Bélanger joue de presque tout sur ses albums, « pas pour faire le spectacle », mais parce que ça lui plaît.

« J’ai tout mis à contribution. Et ce que je ne pouvais pas jouer, j’ai demandé à des gens de le faire, sans frustration, sans prétention. »

Seul dans son studio – il a aussi signé les arrangements et réalisé l’album –, Daniel Bélanger s’est donc senti comme un enfant ayant tous les jouets du monde à sa disposition.

« C’est tellement ça ! C’est très ludique, mais avec les moyens d’un adulte et l’expérience d’un homme de 58 ans. L’enfant est d’autant plus comblé : il rêverait de jouer du sax, mais il ne pourrait pas… alors que moi, je peux ! »

Sans contraintes

La musique instrumentale lui a aussi permis de dépasser les contraintes de la pop. Paramètres qu’il adore, mais il a aimé se sentir libre dans la forme, ne pas être tenu à la formule couplet-couplet-refrain, aller « là où c’était cohérent » et changer d’atmosphère si l’envie lui prenait.

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« Ça m’a permis de découvrir que je pourrais, dans un autre projet, être aussi disparate, mettre des textes dessus et essayer que ça ne ressemble pas à du rock progressif ! Hahaha ! »

Il rigole, mais c’est vrai que cette expérience pourrait se faire sentir sur ses prochains albums de chansons. « Chaque album a son utilité ; des fois, c’est sur les trois suivants, des fois, c’est juste sur le quatrième ou le cinquième. Oh, je suis optimiste ! »

Même si, depuis Rêver mieux, Daniel Bélanger inclut toujours une ou deux pièces instrumentales sur ses albums, Travelling est un peu la réalisation d’un vieux rêve. Pour la première fois, le compositeur en lui peut vivre de manière indépendante de l’auteur-compositeur.

« Il occupe déjà une place à part pour moi. C’est composer que j’ai voulu faire en premier, je ne pensais pas écrire des textes ; ça, c’est arrivé plus tard. Alors quand je l’ai reçu, j’étais plus qu’heureux, j’étais ému. Et un vinyle, en plus… Ça ressemble encore plus au rêve que j’avais quand j’étais petit. Ou un peu moins petit ! »

Fenêtres de possibles

Ce qui est clair, c’est qu’à 58 ans, Daniel Bélanger a encore envie d’essayer des choses et qu’il ne se repose pas sur ses lauriers. Il vient d’ailleurs de lancer une chanson, Signal, en collaboration avec le producteur électro CRi, celui qui avait réalisé la très belle adaptation de Fou n’importe où avec Charlotte Cardin.

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« Il m’a fait un petit coucou sur Instagram, m’a demandé d’écrire avec lui, j’ai accepté. J’ai fait le texte et la mélodie, il est arrivé avec les accords et le monde. Ça donne un petit vent de fraîcheur d’aller voir ailleurs. Amélie Mandeville aussi m’a demandé de chanter sur une de ses chansons ; ça va sortir fin octobre, alors par hasard, je me retrouve un peu partout ! »

Ces collaborations ont été pour lui autant de manières de s’évader, ce qu’il apprécie particulièrement ces temps-ci.

Il nous reste juste la tête pour voyager. C’est gênant de dire qu’on n’est pas libres, on est plus contraints que prisonniers en ce moment. Mais notre liberté est dans notre tête.

Daniel Bélanger

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C’est pourquoi Travelling, avec ses espaces de liberté et son monde animé, tombe à point. « Mais c’est une bouteille à la mer ; tu lances ça, tu ne sais jamais si ça va toucher quelqu’un, quelque part », dit Daniel Bélanger, qui aime croire que ceux qui suivent son travail le retrouveront, même sans paroles.

« C’est ma voix, mon approche, mon humour. J’espère qu’il ouvrira des petites fenêtres de possibles, un soulagement. Je ne suis pas un produit pharmaceutique quand même ! Mais j’espère que les gens triperont, qu’ils retrouveront le même climat que lorsqu’ils viennent me voir en spectacle : relax, on prend notre temps et on essaie d’oublier l’extérieur. »

IMAGE FOURNIE PAR AUDIOGRAM

Pochette de l’album Travelling, de Daniel Bélanger

Instrumental

Travelling

Daniel Bélanger

Audiogram