Figure emblématique de la chanson française, Juliette Gréco a tiré sa révérence. La France et le Québec se souviendront d’elle. Rappel.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

C’était la dernière des grandes, peut-être la plus grande. Juliette Gréco est morte mercredi à l’âge de 93 ans, entourée des siens dans sa maison de Ramatuelle, dans le sud de la France. « Sa vie fut hors du commun », a résumé sa famille dans un communiqué.

Icône absolue de la chanson française, Juliette Gréco a connu une carrière de près de 70 ans, au cours de laquelle elle a chanté les plus grands auteurs-compositeurs de son temps, de Boris Vian à Jacques Brel en passant par Serge Gainsbourg et Charles Aznavour.

Sa voix, son charme, sa beauté, sa classe et son indomptable personnalité mettaient tout le monde d’accord. Elle était pour plusieurs un mythe vivant. Mais celle qu’on surnommait la « muse de Saint-Germain-des-Prés » aura gardé, malgré tout, une étincelle qui la rendait extraordinairement accessible.

Juliette Gréco, en images

  • Juliette Gréco en entrevue avec La Presse, en février 1967

    PHOTO YVES BEAUCHAMP, ARCHIVES LA PRESSE

    Juliette Gréco en entrevue avec La Presse, en février 1967

  • En spectacle à la salle Wilfrid-Pelletier, en mars 2014

    PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

    En spectacle à la salle Wilfrid-Pelletier, en mars 2014

  • Lors d’une visite à Montréal, en mars 2010

    PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

    Lors d’une visite à Montréal, en mars 2010

  • En duo avec Diane Dufresne, en août 2008

    PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

    En duo avec Diane Dufresne, en août 2008

  • Photographiée à Paris, en octobre 1970

    PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

    Photographiée à Paris, en octobre 1970

  • Séance d’autographes à Milan, en Italie, en novembre 1960

    PHOTO RAOUL FORNEZZA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

    Séance d’autographes à Milan, en Italie, en novembre 1960

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« C’était un être d’exception. De par son parcours. De par sa détermination. Sa liberté. Sa droiture. De par sa loyauté envers l’art, les auteurs-compositeurs qu’elle a chantés », confie Monique Giroux, qui avait développé au fil du temps une « vraie amitié » avec la chanteuse.

C’était une interprète, au sens le plus noble du terme. Elle a franchement frôlé la perfection, à plusieurs reprises.

Monique Giroux, animatrice et amie de Juliette Gréco

Pour l’animatrice de Chants libres et De l’autre côté de chez Monique à ICI Musique, c’est simple : Juliette Gréco a transporté la chanson française à un autre niveau. « Un art populaire, soit, mais qu’elle n’a jamais pratiqué n’importe comment », souligne-t-elle.

Sartre, Vian, Gainsbourg…

La vie de Juliette Gréco fut en effet « hors du commun ».

Née le 7 février 1927 à Montpellier, elle monte à Paris dans sa jeunesse avec sa mère et sa sœur Charlotte, puis devient petit rat à l’Opéra de Paris. Pendant la guerre, séparée de sa famille, elle échappe à la déportation et est emprisonnée jusqu’en 1942.

Elle commence sa carrière dans un Paris libéré où la toute jeune femme séduit alors les artistes et l’intelligentsia existentialiste de Saint-Germain-des-Prés. Bien peu résistent à sa beauté, son esprit, sa fougue et son farouche désir de liberté. « Elle a créé Saint-Germain-des-Prés », tranche Monique Giroux.

Sur scène, Juliette Gréco chante d’abord Raymond Queneau ou Jean-Paul Sartre, à qui elle doit ses premiers succès, Si tu t’imagines… et La rue des Blancs-Manteaux. Dès 1954, c’est la consécration avec un premier passage à l’Olympia de Paris.

Elle élargit au fil du temps son répertoire avec Jacques Prévert, Robert Desnos, Boris Vian, Joseph Kosma. Ou encore Charles Aznavour, qui signe Je hais les dimanches, Léo Ferré, sa Jolie môme, ou encore Serge Gainsbourg qui écrit pour elle La Javanaise.

Comédienne de vocation, elle jouera dans une trentaine de films signés Otto Preminger (Bonjour tristesse), Jean-Pierre Melville (Quand tu liras cette lettre) ou Jean Cocteau (Orphée), pour ne nommer que ceux-ci. Mais en France, c’est son rôle dans le feuilleton Belphégor qui la fait triompher sur le petit écran en 1965.

Elle ne cessera par ailleurs jamais de chanter et de donner des spectacles jusqu’à l’accident vasculaire cérébral qui la frappe en 2016.

PHOTO FRANÇOIS GUILLOT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Juliette Gréco remerciant la foule lors de l’un de ses derniers concerts, en février 2016, à Paris

La même année, elle perd aussi sa fille unique, Laurence-Marie, du cancer, à l’âge de 62 ans. Puis deux ans plus tard, son troisième mari, le pianiste Gérard Jouannest, avec qui elle vivait depuis 50 ans.

Une longue histoire d’amour, où le Québec joue un rôle capital.

Juliette Gréco et le Québec

C’est ici, en effet, qu’elle joue pour la première fois avec Jouannest, alors pianiste de Jacques Brel. Nous sommes en 1968. C’est le coup de foudre. Pour Gréco, le Québec a ainsi une signification supplémentaire.

Elle y viendra « souvent, longtemps, énormément », raconte Laurent Saulnier, vice-président à la programmation chez Spectra, évoquant notamment huit passages aux Francos entre 1998 et 2015, sans compter ses quelques présences à Montréal en lumière.

Je ne crois pas qu’elle ait déjà refusé de venir chez nous.

Laurent Saulnier, vice-président à la programmation chez Spectra

Ici comme en France, ses spectacles séduisent. L'ancien journaliste se souvient d’une « vraie interprète » avec « un côté très comédienne », une façon de faire qu'il reconnaît chez la jeune Diane Dufresne, qui s'est d'ailleurs liée d'amitié avec Juliette Gréco.

« Elle jouait ses chansons, elle ne faisait pas que les chanter. Elle les interprétait comme un comédien interprète un rôle, dit-il. Après le départ d’Aznavour, elle était peut-être la dernière à témoigner de cette manière qui a longtemps existé et profondément marqué la chanson française. »

« C’est pour ça que de voir Juliette Gréco sur scène, c’était quelque chose d’exceptionnel et de différent. Personne ne fait plus ça maintenant ou à peu près », souligne Laurent Saulnier.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Isabelle Boulay et Juliette Gréco, à Montréal, en 2015

(Re)lisez notre entretien avec Isabelle Boulay et Juliette Gréco à l’occasion des 27es FrancoFolies de Montréal, en 2015

Toujours le trac…

En dépit de son indiscutable aura, Juliette Gréco gardait toutefois les pieds sur terre.

Monique Giroux, qui l’a côtoyée de près, se souvient d’une femme restée « complètement simple », brillant par sa vivacité, son humour et son humanité.

Un mythe ? « Pas quand je me regarde le matin dans le miroir », s’amusait-elle à dire.

Elle voulait la vérité, elle voulait des vrais sentiments, des gens vrais. Elle avait l’œil et elle savait les reconnaître.

Monique Giroux, animatrice et amie de Juliette Gréco

Juliette Gréco avait même conservé l’insécurité de ses débuts, ne tenant rien pour acquis, et surtout pas le public. Monique Giroux se souvient des derniers spectacles où elle accompagnait la chanteuse, lors de la tournée Merci en 2016.

« Elle avait 90 ans, elle était encore morte de trac, raconte l’animatrice. Je la suis. Je lui tiens le bras de sa loge jusqu’aux coulisses. Elle a ses souliers plats. Et en arrivant juste derrière le rideau, elle change les souliers pour mettre les talons. Et là, elle dit : ‟Qu’est-ce que je suis venue faire dans cette galère ?” »

« C’était comme ça chaque fois… »

– Avec l’Agence France-Presse et La Presse Canadienne

Ses chansons les plus célèbres

PHOTO FRANÇOIS GUILLOT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Juliette Gréco lors d’un spectacle au Musée du Louvre en février 2016.

– Si tu t’imagines (1950), poème de Raymond Queneau, musique de Joseph Kosma.

– Les feuilles mortes (1951), paroles de Jacques Prévert, musique de Joseph Kosma.

– Sous le ciel de Paris (1951), paroles de Jean Dréjac, musique d’Hubert Giraud.

– Je hais les dimanches (1951), paroles de Charles Aznavour et musique de Florence Véran.

– Il n’y a plus d’après (1960), paroles et musique de Guy Béart.

— Jolie Môme (1961), paroles et musique de Léo Ferré.

– La Javanaise (1963), paroles et musique de Serge Gainsbourg.

– Un petit poisson, un petit oiseau (1966), paroles de Jean-Max Rivière et musique de Gérard Bourgeois.

– Déshabillez-moi (1967), paroles de Robert Nyel et musique de Gaby Verlor.

– J’arrive (1971), paroles de Jacques Brel et musique de Gérard Jounannest.

Les grandes dates de Juliette Gréco

PHOTO GEORGES BENDRIHEM, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Sur le plateau de l’émission La chance aux chansons en mars 1985.

— 7 février 1927 : Naissance à Montpellier.

— 1943 : Sa mère et sa sœur, des résistantes à l’occupation nazie, sont déportées au camp de concentration Ravensbrück, en Allemagne, d’où elles seront libérées en 1945. Elle-même est incarcérée à Fresnes, près de Paris, une dizaine de jours, puis libérée en raison de son jeune âge.

— 1949 : Se produit sur la scène du cabaret Le bœuf sur le toit, où elle chante des textes de Boris Vian, Jean-Paul Sartre, Jacques Prévert… Rencontre Miles Davis.

— 1953 : Épouse le comédien Philippe Lemaire dont elle divorce en 1956, deux ans après la naissance de leur fille Laurence-Marie.

— 1954 : Premier passage à la célèbre salle de concert parisienne de l’Olympia.

— 1965 : Tourne Belphégor ou le fantôme du Louvre pour la télévision.

— 1966 : Épouse Michel Piccoli. Ils se séparent en 1977.

— 1988 : Épouse son pianiste et arrangeur Gérard Jouannest.

— 2015 : Entame une tournée d’adieux.

— 2016 : Décès de sa fille Laurence-Marie, 62 ans, d’un cancer. Juliette Gréco est victime d’un AVC la même année.

— 2020 : Juliette Gréco décède.

Précision

Une erreur s’est glissée dans une version de ce reportage publiée antérieurement. Tous les propos attribués au producteur Guy Latraverse auraient dû l’être à Laurent Saulnier, vice-président à la programmation chez Spectra. Nos excuses.