Rufus Wainwright lancera enfin vendredi Unfollow the Rules, dont la sortie a été retardée de deux mois et demi à cause de la pandémie. Nous avions rencontré la star en février, lors de l’un de ses courts passages à Montréal, pour parler de ce neuvième album riche et généreux qui s’inspire de l’âge d’or de la musique américaine.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Il s’en est passé des choses depuis cette entrevue dans un resto bruyant d’Outremont, par un doux midi de février. Vêtu d’un gros chandail de laine, Rufus Wainwright était détendu et bavard, et parlait de cet album comme de « la fin d’un cycle et du début d’un autre », à l’image de notre monde en train de s’éteindre.

« Nous sommes à la fin de quelque chose. C’est très dramatique, très dérangeant, avec les feux en Australie, le Brexit en Grande-Bretagne, Donald Trump aux États-Unis… Mais j’ai ce sentiment qu’après 20 ans, je peux commencer un autre cycle, comme nous pouvons commencer un nouveau monde. »

Extrait d’Hatred

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Avec la pandémie mondiale qui allait tout balayer sur son passage un mois plus tard, et l’espoir de renaissance qui allait suivre, Rufus Wainwright ne croyait pas si bien dire. C’est ce qui explique peut-être pourquoi l’auteur-compositeur-interprète, maintenant établi à Los Angeles, a été si actif dès le début de la crise.

Il a d’abord rapidement reporté à l’été la sortie de son album, prévue pour le 24 avril, entre autres parce qu’il tenait à ce que la copie physique soit aussi offerte, ce qui était impossible dans les circonstances. Il a aussi proposé quotidiennement sur les réseaux sociaux des interprétations piano-voix de toutes sortes de chansons (qu’il intitulait les Quarantunes), directement de sa demeure californienne, et est devenu en ces jours incertains une figure chaleureuse et réconfortante pour les personnes qui le suivaient.

Réflexion

Revenons à cette entrevue faite pendant le temps d’avant. Si Rufus Wainwright était dans la ville de son enfance au début du mois de février, c’est qu’il participait cette semaine-là à un spectacle collectif, avec sa sœur Martha et plusieurs membres de sa famille, soulignant les 10 ans de la mort de sa mère, Kate McGarrigle. Un évènement remuant pour le chanteur, « excitant, mais triste ».

J’ai vraiment cru, cinq ans après son départ, que j’étais passé à travers le processus du deuil et que j’étais prêt à continuer mon voyage dans la vie. Et j’ai été OK pendant quelques années. Mais ce dixième anniversaire m’a rappelé à quel point son âme était forte et puissante, et combien elle me manque encore. Surtout que j’ai une petite fille qui grandit, et que je vois davantage ma mère en elle, et que moi aussi, je me rapproche peu à peu de la fin. Vieillir est une belle chose, mais ce n’est pas facile !

Rufus Wainwright

Il éclate de son rire large — tout en lui est vaste on dirait : la voix, la posture, le regard. À 46 ans, Rufus Wainwright n’est ni à l’heure de la retraite, ni même à celle des bilans. Mais il vit certainement une transition, doublée d’une réflexion sur le métier qu’il pratique depuis 22 ans.

Après 10 ans à frayer dans le monde de l’opéra — il en a écrit deux — et huit ans après l’album Out of the Game, Rufus Wainwright revient donc à la chanson en cette année particulière.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Rufus Wainwright

J’avais décidé de faire de l’opéra pour changer la routine. Écrire des chansons, aller en studio, partir en tournée, recommencer… c’était devenu très mécanique pour moi, sans âme. J’avais perdu tout intérêt pour tout ça.

Rufus Wainwright

Mais sa passion infinie pour l’art lyrique, jamais altérée par les difficultés auxquelles il a eu à faire face — « l’opéra est un milieu très exigent et critique, qui peut être très fermé » —, ne lui a pas fait oublier ce qu’il est fondamentalement.

« Je comprends que mon travail, c’est d’être un chanteur et un songwriter. C’est mon day job, mon pain et mon beurre, c’est ce que les gens, je pense, attendent de moi essentiellement. Ils aiment aussi les autres voies que je prends, les opéras, Judy Garland, Shakespeare, mais au bout du compte je dois revenir à la source. Donc je suis… je suis… de retour ! »

Extrait de Peacefull Afternoon

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Deux mondes

Rufus Wainwright continue de croire que sa sensibilité particulière et sa connaissance des deux mondes lui servent autant en opéra qu’en chanson. Dans son travail d’auteur et de compositeur certainement, mais aussi comme chanteur. On ne pensait pas que c’était possible, mais jamais sa voix n’a été aussi profonde, son registre aussi étendu — la chanson titre est proprement renversante —, son souffle aussi long et puissant.

Extrait de Unfollow the Rules

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« L’autre avantage d’écrire des opéras, c’est que dans le processus, je ne chante pas beaucoup, alors je peux regarder les autres faire. Et j’ai appris beaucoup en regardant les chanteurs, la texture, la stratégie pour connecter avec les gens. En fait, une des meilleures choses qu’on peut faire pour sa voix, c’est de ne pas chanter ! »

Mais entre la technique et l’émotion, qu’est-ce qui est le plus important ?

Une chanteuse me disait que dans un opéra, il y a ce moment fort et vrai qui peut ne durer qu’une nanoseconde, mais que si on arrive à trouver cette place, toute l’émotion et la sincérité peuvent tenir dedans. Une autre me disait qu’il faut étudier et travailler fort, mais une fois sur scène, tout oublier. Chanter, c’est ça, je crois : une combinaison entre se laisser aller complètement et réussir à trouver cette petite pierre précieuse à polir.

Rufus Wainwright

C’est probablement la seule chose qu’il ferait différemment si c’était possible : travailler davantage sa voix, pour atteindre cet état de grâce plus rapidement. Sinon Rufus Wainwright aime bien ce chemin parcouru juste à côté des modes.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Rufus Wainwright

Je suis quelque chose comme le contraire de la pop ! Même si je tombe toujours dans ce panneau de croire que l’album que je viens de terminer est un album pop.

Rufus Wainwright

C’était le cas lorsqu’il a fait son aujourd’hui classique Poses, il y a 20 ans, ce l’était encore avec Unfollow the Rules cette année. Et c’est le grand malentendu de sa vie, dit-il en riant.

Hommage

Mais la question se pose : pourquoi, en 2020, faire un album aussi long (près d’une heure), classique, sophistiqué et, surtout, indéfinissable ?

« Quand j’ai commencé, avec le piano, mon côté dandy, j’étais convaincu que ça me rendrait célèbre d’être différent. Mais je me suis rendu compte rapidement que je ne rentrais dans aucune case. C’était tout un défi, mais au bout du compte, c’était la bonne décision, car la plupart des choses que je faisais à l’époque, je les fais encore. C’est dans le long terme que ça s’est révélé payant. »

Le chanteur préfère de loin s’inscrire dans un courant de grandes chansons populaires et classiques — « Quand les mélodies bien construites et les paroles vont ensemble, c’est ça qui fait que ça dure toujours » —, et s’inspirer du « great american songbook », dont il se sent tributaire et auquel Unfullow the Rules est un hommage non dissimulé.

Extrait de Trouble in Paradise

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« Quand on vit à Los Angeles, on vit très près de la source de l’American songbook, dit celui qui fréquente Jony Mitchell et qui invite Burt Bacharach à ses concerts privés. J’aimerais avoir ma place dans ce groupe de gens, mais pour ça, il faut prendre de la maturité, graduer, survivre, et c’est ce que je pense que j’ai fait. Il faut aussi que quelqu’un, parmi les plus jeunes, rende hommage à ces grands. Même si ce n’est pas populaire en ce moment. »

« Faut qu’y’en ait un qui l’fasse », chanterait Diane Dufresne, et c’est la mission qu’il s’est donnée. Ce n’est pas pour rien, donc, qu’Unfollow the Rules s’inspire de cet âge d’or — il a d’ailleurs été enregistré dans le studio où a été fabriqué le célèbre Rumors, de Fleetwood Mac.

« Cet album est un document sur ce à quoi le monde ressemblait à cette époque. » Divisé en trois actes — comme un opéra ! —, l’album de 12 chansons aux couleurs orchestrales très riches a été guidé « par l’instinct et la passion plus que par l’intellectualisation de la musique », et joue dans une variété de styles et de platebandes.

« Le premier acte porte vraiment sur le concept de faire un album à Los Angeles, avec un son plus folk-pop. Je dirais qu’élégance serait le bon mot pour le décrire. Le second est plus psychédélique et très californien. Le dernier est plus sombre et lyrique, plus proche de l’opéra. »

C’est comme s’il avait mis tout ce qu’il avait à faire en une seule œuvre, admet-il.

Beaucoup de choses me sont arrivées au cours des 10 dernières années. Ma mère est morte. Je me suis marié. J’ai eu un enfant. Donald Trump a été élu. Les temps sont devenus étranges pour tout le monde. Je trouvais ça intéressant de réunir ces 10 années en un seul objet.

Rufus Wainwright

Il espère en tout cas qu’il aura le « succès qu’il mérite », même s’il a probablement encore choisi le chemin le plus difficile, sans suivre d’autres règles que les siennes — il a « Unfollow the Rules », quoi.

Extrait d’Alone Time

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« Je ne sais pas ce que les autres artistes font. Je ne me préoccupe pas tant de la scène actuelle, pour le meilleur et pour le pire. C’est un album fabriqué avec la sensibilité de cette époque, mais aujourd’hui. Ce n’est pas de la nostalgie, mais c’est fait avec le même genre de soin. Vous ne pouvez pas vous perdre dans ce disque, mais c’est sûr qu’il peut vous emmener ailleurs. »

IMAGE TIRÉE DE L’INTERNET

Unfollow the Rules

Chanson. Unfollow the Rules. Rufus Wainwright. BMG. En vente le 10 juillet.