« On va en parler encore dans 25 ans. » Au lendemain de son premier spectacle donné au Musiparc de Mirabel, qui avait lieu mercredi soir, Marc Hervieux était encore un peu sonné par cette expérience. Récit d’une soirée pas comme les autres, du point de vue du public et du chanteur.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

L’arrivée

Construit sur le site de l’aéroport, le Musiparc de Mirabel est une des cinq scènes qui accueillent cette tournée estivale à laquelle participent Marc Hervieux, 2 Frères, Roxanne Bruneau, Marc Dupré, Guylaine Tanguay et plusieurs autres. L’accès, tout près de l’autoroute 50, est facile, quoique de nombreux spectateurs se soient trouvés à errer dans une autre partie des installations, largués par un Google Map tout aussi égaré – quelques pancartes seraient nécessaires pour indiquer aux automobilistes la sortie à prendre. Mais c’est la seule anicroche technique d’une organisation plutôt bien préparée. Nous sommes accueillis par des employés masqués, qui scannent les billets et nous montrent le chemin à suivre pour aller se garer face à la scène. Des lignes ont été dessinées sur le gazon pour assurer la distanciation entre les voitures, des toilettes ont été installées sur le côté, avec distributrice de savon à l’extérieur, et on ne peut y entrer qu’un seul à la fois du côté des hommes, et deux du côté des femmes.

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Les employés masqués dirigeaient la circulation mercredi soir au Musiparc de Mirabel.

Les spectateurs

Entre 19 h et 21 h, les voitures arrivent et se placent en rang, formant de longues lignes comme dans un stationnement de centre commercial – mais avec des allées au moins deux fois plus larges. Les gens sortent un peu prendre l’air avant que le spectacle commence. L’ambiance est calme, le ciel a pris des teintes rosées. « Nous sommes venues pour Marc Hervieux, parce qu’on sait qu’il est bon, mais beaucoup aussi parce qu’on est en manque de spectacles », disent les sœurs Lyne et Carole Trépanier. Elles ont tenté l’expérience parce que « ça permet aux artistes de revenir sur scène », en attendant que les salles rouvrent. « Je présume que lorsqu’elles vont rouvrir, il y aura les mesures sanitaires correctes, alors oui, je vais y aller », dit Lyne Trépanier. Alain Lebrun, lui, est venu avec sa belle-mère, Francine Larin, et la sœur de celle-ci, Diane Chatigny. Elles sont installées dans son VUS, une à l'avant, l’autre à l'arrière, masquées. « Avec la COVID, elles ne peuvent pas sortir, surtout que Diane est immunosupprimée, dit-il. Alors j’ai trouvé que c’était une bonne idée : elles peuvent se voir et voir un spectacle ensemble. » Sont-elles venues pour Marc Hervieux ou pour assister à un spectacle ? « Les deux ! répond Francine Larin. On a plus de 70 ans, alors on ne sait vraiment pas quand on pourra recommencer à aller dans des salles. »

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Des spectateurs attendent que Marc Hervieux monte sur scène.

L’entrée en scène

Un peu avant 21 h, il devient évident qu’il faudra rentrer dans la voiture, entre autres parce qu’une nuée de gros insectes tournoie autour de nous. Quelques personnes ont apporté leurs chaises, mais la majorité s’installe dans l’habitacle, où il faut syntoniser le 90,7 pour avoir le son. À 21 h pile, Marc Hervieux arrive sur scène, accueilli par un concert de klaxons. Il éclate d'un rire spontané – ce qu’il fera à la fin de chaque chanson de manière irrépressible, devant ces applaudissements inusités et cette situation qu’il qualifiera plusieurs fois de « surréaliste ». « Je ne pensais pas que je me ferais klaxonner un jour en chantant ! », lance-t-il à un moment. Joint au téléphone jeudi matin, le sympathique chanteur lyrique n’était pas encore tout à fait remis de sa soirée. « On m’avait averti pour les klaxons, mais entre le savoir et le vivre, il y a une marge, vraiment ! » Il en rit encore. « Oui ! En même temps, je me disais : “Wow, les gens ont le goût d’embarquer et de ne pas bouder leur plaisir.” Ça m’a fait du bien et je me suis dit : “Go, on y va et on va avoir du fun.” Après, je pensais tout le temps à ça : c’est une première pour moi, mais c’est une première pour eux aussi. »

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Marc Hervieux arrive sur scène, accueilli par un concert de klaxons.

Le spectacle

Marc Hervieux a adapté son spectacle Nos chansons à l’époque COVID-19 et la plupart de ses enchaînements sont liés aux derniers mois que nous avons vécus. Son objectif : nous réconforter. Accompagné seulement du pianiste Éric Sénécal, il enchaîne les classiques de la chanson mondiale, de What a Wonderful World à Quand on n’a que l’amour, du Cœur est un oiseau à Caruso. La sono n’est pas faite pour un lieu vaste comme celui-là : quand on sort la tête de la voiture, on entend la voix du chanteur se réverbérer partout. Par contre, il se crée à l’intérieur de l'habitacle une espèce de bulle d’intimité qui finit par fonctionner : Marc Hervieux chante en avant, son image agrandie par les écrans géants – avec la distance entre les rangées, à part dans les toutes premières, on est vite loin de la scène –, mais on a littéralement l’impression qu’il est dans la voiture avec nous. Arrive ce moment, pendant sa version très douce d'Over the Rainbow, où l’émotion nous saisit. Apaisé et ému, on sent encore à quel point nous vivons d’étranges moments. Marc Hervieux confirme que c’était l’effet recherché. « J’ai vu ce que les autres artistes ont fait depuis deux semaines avec leurs orchestres complets ; moi, j’ai décidé d’opter pour le format piano-voix parce que je me disais qu’il y aurait une proximité avec le son. » Excellente idée, en effet.

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Des rangées de voitures sont garées devant la scène.

Le bilan

L'interprète a avalé une mouche en chantant My Way. Il s’est demandé si les gens riaient pendant ses interventions, qu’il a parfois raccourcies vu l’absence de repères. « Des fois, il y en a qui flashaient leurs lumières, je me disais : “Bon, ça va bien, reste concentré !” » Il a regretté de ne pas pouvoir saluer les spectateurs après le spectacle, comme il aime le faire d’habitude. Mais Marc Hervieux a senti « de la chaleur » pendant cette soirée qu’il a aimée malgré tout. « Pour être honnête, j’avais un mini-doute avant que ça commence. Pendant le test de son, je me disais : “Oh mon dieu, ça va-tu être long ?” Je faisais des plans A, B et C pour passer à travers cette soirée, pour que le public ait du plaisir et que moi aussi j’en aie. Mais je n’ai pas eu à m’ajuster. » Son truc pour se raccrocher à quelque chose de concret en l’absence de réactions humaines – s’il voyait des gens debout à côté de leurs voitures, il n’entendait pas les quelques applaudissements spontanés, et parfois arrivaient jusqu’à lui un ou deux rires lointains ? « De temps en temps, j’essayais de me faire une image mentale de trois ou quatre personnes dans leur auto en train de m’écouter. Ça m’aidait à faire tout ça. »

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Cette soirée à ciel ouvert laissera des traces dans toutes les mémoires.

La suite

Marc Hervieux ne fera que quatre spectacles dans les Musiparcs, le reste de son été étant consacré à d’autres projets – un livre et deux albums, nous a confié cet hyperactif qui a passé le confinement dans la chaleur de son clan familial. Mais oui, il se souviendra toute sa vie de cet été où il a chanté devant des parterres de voitures. « L’industrie essaie tant bien que mal de continuer, et bravo à ceux qui ont organisé cette opération. Moi, je l’ai fait parce que le contact avec le public, c'est ce que j’aime le plus de ce métier. Ça m’a manqué pendant quatre mois. J’avais envie de retourner voir les gens, alors je trouvais intéressant de participer à ça, même si c’est particulier. » Il avoue avoir mis beaucoup de temps à trouver le sommeil mercredi soir. « J’ai dû m’endormir à 3 h. Je n’arrêtais pas de penser à ça. Et j’entendais des chars klaxonner ! »

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Marc Hervieux juste avant de monter sur scène mercredi.

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