Klô Pelgag n’a pas eu peur d’affronter ses démons dans le très attendu Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, troisième album riche aux nombreuses couches et aux voix multiples.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Prêt depuis novembre, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs devait être lancé en avril. Sa sortie a ensuite été retardée au 26 juin à cause de la pandémie, ce qui en fait probablement l’album le plus désiré de l’année !

« C’est comme une éternelle attente, confirme l’autrice-compositrice-interprète. Mais c’est aussi un exercice de patience. Je me trouve rendue bonne en patience. Ça permet d’apprendre à lâcher prise. »

Dans le café (vide) où elle nous a donné rendez-vous, Klô Pelgag parle si doucement qu’on doit se pencher au-dessus de la table, mais pas trop à cause des règles de distanciation, pour bien entendre ce qu’elle dit. Si elle reste toujours enveloppée d’un certain mystère, ce n’est pas l’artiste un brin excentrique qui est assise devant nous, plutôt une jeune femme assez réservée qui pèse ses mots.

Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, c’est le nom d’un tout petit village du Bas-Saint-Laurent qu’elle croisait en route vers sa ville natale, Sainte-Anne-des-Monts. Un nom qui, lorsqu’elle était enfant, avait toujours été pour elle synonyme de terreur. Et c’est là qu’elle a eu l’impression de se retrouver à la fin de sa précédente tournée : dans son pire cauchemar.

Extrait de La maison jaune

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« Je n’étais pas à une bonne place, je n’étais pas heureuse. J’étais en souffrance, vraiment », se souvient-elle.

Alors elle est descendue « dans le trou » à l’intérieur d’elle, question de mettre des mots sur ce qui la hantait. Et c’est justement la musique qui l’a aidée à passer à travers cette période sombre — exactement comme lorsqu’elle était adolescente.

J’ai la chance de pratiquer un métier qui permet de nommer les émotions, contrairement à la plupart des gens. Être artiste, c’est ça : plonger en soi, nommer ce que tu vois, puis essayer d’en émerger. C’est un peu ce qui s’est passé.

Klô Pelgag

Album d’une renaissance, donc ? « J’ai vraiment l’impression d’être née. Comme si toute ma vie, j’avais porté un gros sac à dos avec des roches dedans. »

Klô Pelgag s’amuse de cette image un peu psycho pop, puis convient que ce troisième album n’aurait pu exister sans l’expérience des précédents, ni les moments difficiles des dernières années. « C’est vrai, tu ne peux pas naître avec tout ce savoir, dit la chanteuse de 30 ans. Je me revois à 19 ans, en train d’écrire des tounes, avec aucune idée de comment ça marche… Tu ne penses pas à ça au début, que les gens vont te regarder. Pour moi qui ne suis pas une extravertie, ç’a été tout un apprentissage. »

Voix multiples

Mort, deuil, anxiété, haine de soi, séparation : traversé par des thèmes sombres, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs est donc né du besoin irrépressible de dire, mais aussi de laisser sortir un trop-plein de musique. « Si ça fait trop longtemps que j’en ai écrit, quand ça sort, ça sort. J’en ai un besoin immense, après, je suis libérée. »

La pression d’écrire de la musique n’est tout de même plus aussi intense qu’avant.

J’ai compris que même lorsque je ne crée pas, je crée. La musique, l’écriture, une œuvre, ça se passe en soi tout le temps.

Klô Pelgag

Mais la musicienne reste un feu roulant d’idées. En studio avec les musiciens, un des rôles de son coréalisateur et complice depuis ses débuts, Sylvain Deschamps, est d’ailleurs de canaliser cette créativité.

« Sylvain est dans l’écoute, il m’accompagne. Il est là pour servir la toune, pas pour la transformer. Il m’aide à lâcher prise, à être dans la spontanéité, à entendre les voix de la musique. Avec lui, je peux être complètement dedans. »

Toujours aux aguets, il lui permet par exemple de garder le cap quand elle construit et enregistre ses chœurs — c’est qu’il y a parfois jusqu’à six niveaux de sa propre voix sur les chansons.

Extrait d’Unami

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« C’est un aspect que j’aime le plus, les harmonies, je trouve ça super satisfaisant. J’ai appris à le faire parce que je suis autodidacte. Je n’écris pas la musique, mais j’entends des affaires, j’ai l’oreille ultra-développée. C’est comme ça que j’arrange, même si, avec cet album, je me suis kické le cul pour être plus à l’aise avec les logiciels et travailler différemment. »

C’est d’ailleurs parce qu’elle les « entendait » que l’album est tapissé d’arrangements de cordes. En plus de beaucoup, beaucoup d’autres choses ! Son désir d’être plus épurée — « Je voulais faire quelque chose piano-voix » — a donc été mis de côté pour une prochaine fois… peut-être.

« J’entendais trop d’affaires ! Les cordes au début, je ne voulais pas en mettre. Puis je me disais : ce serait beau cette ligne, j’essayais de penser à un autre instrument… mais ça ne marchait pas. Alors j’ai suivi mon instinct. Et Sylvain me disait : ‟Ben, pourquoi tu les mettrais pas, les arrangements de cordes, si tu les entends ? » Je trouve ça magnifique pour vrai, ça fait partie de mon identité. C’est comme un souffle. »

Comme pour les voix, la musicienne affirme avoir construit ses arrangements « sans prétention, à la bonne franquette ». Mais cet album, dit-elle, lui a vraiment permis de croire en ses moyens et de prendre confiance en elle.

Extrait d’À l’ombre des cyprès

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« Au début, c’était vertigineux. J’étais un peu effrayée par le vide, mais en même temps excitée, parce que je pouvais faire n’importe quoi. J’ai l’impression que c’est l’album qui m’a apporté le plus grand sentiment d’accomplissement personnel. »

Quête

Le résultat est une œuvre très chargée émotivement, mais aussi très dense musicalement. On ne peut que ressortir remué par une telle circulation d’énergie et d’idées.

« Moi, j’aime ça, les remous. J’aime la musique qui brasse, qui est audacieuse », dit la musicienne, qui est toujours à la recherche de la suite d’accords qui surprend.

Je veux faire du neuf et je trouve que c’est une belle quête parce que c’est tout un défi : la musique, ça fait longtemps que ça existe !

Klô Pelgag

Klô Pelgag est bien consciente de ne pas donner dans la légèreté. « Si tu veux un divertissement pour l’été, ceci n’est peut-être pas la bonne affaire ! » Mais elle espère aussi que cet album « lucide et transparent », dans lequel elle se « commet beaucoup », saura atteindre le public.

« Même ceux que je n’ai pas encore rejoints. Quand j’ai sorti la chanson J’aurai les cheveux longs, j’ai reçu plein de messages, j’ai senti que j’avais touché les gens. En fait, je suis étonnée que mes chansons parlent à autant de monde. Je trouve ça beau. »

Extrait de J’aurai les cheveux longs

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Quant à elle, Klô Pelgag n’a pas l’intention de retourner à Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. « C’est comme après la pandémie : tu saisis à quel point c’est le fun d’avoir du fun et de voir du monde. Tu te rends compte de la beauté qui t’entoure. J’étais tellement dans un nuage, je ne voyais plus rien. Ou je le voyais de façon fataliste et négative. Là, je suis comme ouverte. Je pense que je n’ai jamais été aussi heureuse de ma vie. Je croise mes doigts pour que ça dure. »

PHOTO FOURNIE PAR SECRET CITY RECORDS

Notre-Dame-des-Sept-Douleurs

Tellement que celle qui aime surtout la musique triste a découvert qu’elle aimait « aussi » la musique joyeuse. « Je me suis fait une playlist du matin, avec mon chum, on se fait des chorégraphies pour ma fille. Dans ce temps-là, je me dis : ça, c’est un bon matin. »

Chanson. Klô Pelgag. Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Secret City Records. Sortie le 26 juin.