Ariane Moffatt et Pierre Lapointe seront à la barre du spectacle de la fête nationale, ce mardi à 20 h sur les quatre grands réseaux de télé, avec notamment en vedette Louis-Jean Cormier, Cœur de pirate et Martha Wainwright. Conversation en trois thèmes avec les deux coanimateurs.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

L’amitié

Ariane Moffatt : Ce spectacle de la fête nationale qu’on anime ensemble est un peu à l’image de notre rapport. On est comme une belle force ensemble. On est de la même génération, mais on est très différents dans notre parcours artistique. On s’est toujours tenu la main, sans être toujours dans la même gang, mais en étant très solidaires. On travaille bien ensemble. On est complémentaires.

Pierre Lapointe : On a eu une montée de carrière à peu près en même temps. T’es arrivée un an et demi avant moi, au même âge, chez Audiogram. C’est aussi ce qui est arrivé avec le spectacle de la Saint-Jean. On a proposé l’animation à Ari l’an dernier et c’est elle qui a voulu qu’on le fasse à deux. Je me suis dit : « Enfin, on va se voir ! » On a vécu bien des périodes intenses où on était plus proches, et d’autres où on se voyait moins.

A. M.  : Il y a eu des moments d’intimité et de proximité alors qu’on commençait à être plus assumés dans notre métier. La petite distance qu’on pouvait avoir au début est tombée pour une vraie rencontre plus personnelle. J’ai des photos de mes bébés dans les bras de Pierre. C’est difficile de se voir régulièrement, mais notre amitié a pris une dimension plus authentique. En France aussi, on a eu souvent l’occasion de se consoler !

P. L.  : Ah, mon Dieu, oui ! On allait voir un show de The Gossip ensemble et on s’est ramassés dans un café. On a braillé ! On se sentait tous les deux loin de chez nous. On en était tous les deux à se dire : « Quessé qu’on fait icitte ! » Et pourtant, j’avais l’impression que ça roulait tellement pour elle et que je tripperais d’être à sa place. Mais je voyais bien dans quel état elle était ! Je l’ai vécu aussi. Je me rappelle avoir dit aux gars de Karkwa, pendant une tournée en France, que j’ai appelé mon gérant pour lui dire : « Je ne dors plus, je ne mange plus et je ne me branle plus ! Ça ressemble à une dépression ! » Ils m’ont regardé et ils m’ont dit qu’ils vivaient la même affaire… (Rires)

A. M.  : Entre l’écho médiatique de ce qui se passe et ce qui se passe au quotidien, c’est bien différent.

L’émulation

P. L.  : Je me rappelle qu’une fois, avant un show qu’on faisait au Métropolis, on s’est retrouvés dans la cage d’escalier à côté de la scène. C’était rough pour toi à ce moment-là, notamment parce que ça venait de décoller très fort. Mon premier album venait de sortir. Tu m’avais regardé et tu m’avais dit : « Si ça t’arrive, attache ta tuque ! » J’y ai repensé quand j’ai eu peur d’être emporté par la vague.

A. M.  : J’adore comment ta mémoire me donne accès à la mienne… (Rires) Il y a beaucoup de solidarité entre les musiciens. Après ça, tout le monde a ses insécurités et regarde un peu ce que fait le voisin. Ce serait mentir que de dire le contraire. Il y a une constante remise en question pour chacun de nous. Mais c’est sain.

P. L.  : Chaque fois que quelqu’un sort un album qui est fou — je pense à Jimmy Hunt —, ça nous motive. Je pense à ton album Tous les sens. À cette époque-là, ça m’avait donné un coup de pied au cul. Je m’étais dit : je veux écrire des chansons aussi bonnes, sinon meilleures que celles-là !

A. M.  : Moi, c’est La science du cœur qui m’a fait cet effet-là. C’est de l’admiration artistique. J’admire le créateur qu’est Pierre. De plus en plus, tes projets m’ont plu. C’est stimulant et ça inspire.

P. L.  : T’as une capacité d’abandon que je n’ai pas. T’es une musicienne excellente, tandis que je suis toujours troublé quand je m’assois au piano. Je suis toujours un peu gêné quand les gens me regardent. Ce n’est pas du tout le même rapport à l’instrument. On apprend beaucoup quand on admire quelqu’un et qu’en plus, on a accès de près à son travail. Je ne sais plus combien de fois je t’ai vue en show ! On est de jeunes vétérans. Il y a une conscience, une expérience, une sagesse que l’on n’avait pas au début de la vingtaine. Quand tu connais le succès jeune, au début, ton nombril prend beaucoup de place, parce qu’il y a tellement de gestion à faire. Avec l’expérience, tu comprends mieux la machine et tu deviens plus apte à gérer ces émotions-là. On en parlait tous les deux la semaine dernière avec Hubert [Lenoir], qui prépare son deuxième album.

A. M.  : On se sentait comme des vétérans, justement ! On est capables de lui transmettre quelque chose de ce qu’on a vécu. On lui disait qu’il ne serait pas oublié… Il a peur d’être oublié !

P. L.  : On ne l’oubliera pas ! J’ai l’impression qu’il y a eu autour de lui le même phénomène qu’autour d’Ari et moi à nos débuts. Comme Safia et Béatrice [Cœur de pirate]. Il a tellement marqué les esprits vite. On lui a dit : « Fais juste travailler et ça va bien se passer. »

Le mentorat

A. M.  : Ç’a été pour moi un moteur, une fondation d’avoir des gens comme Daniel Bélanger ou Mathieu Chédid comme mentors. Ce n’était pas une thérapie. Ça se passait beaucoup par l’observation, les conversations, l’amitié. Ils ont été très généreux. Ça m’a permis de construire mon identité d’avoir accès à Daniel, à sa vision, aux choses auxquelles j’adhérais et d’autres moins. Avec mon projet SOMMM, je voulais être dans un processus de création avec la nouvelle génération. Je sens que sans être la matante Ariane, on me valorise pour mon expérience. Il y a bien des âmes larguées dans notre milieu. Des gens qui sont seuls et qui trouvent difficilement des repères en ce moment. Un petit texto peut être rassurant ou valider une intuition.

P. L.  : Lydia Képinski m’a appelé l’automne dernier parce qu’elle angoissait sur son deuxième album. On a pris un café. On n’avait jamais jasé. Elle voulait savoir comment j’avais fait pour sortir trois albums en un an et demi. Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas nier mon expérience.

A. M.  : C’est beau, je trouve, de prendre conscience du chemin qu’on a parcouru, pour en faire profiter les autres.