Ariane Moffatt et Pierre Lapointe animeront pour la deuxième année de suite, le 23 juin, le spectacle de la fête nationale. Le spectacle, enregistré à l’Amphithéâtre Cogeco de Trois-Rivières, sans public, sera télédiffusé à 20 h sur les quatre principales chaînes : Radio-Canada, TVA, V et Télé-Québec. Discussion autour de l’identité et de la diversité québécoises.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Vous animez de nouveau le spectacle de la fête nationale. Dans quelle mesure intervenez-vous dans les choix artistiques ?

Pierre Lapointe : On participe. On est au courant. C’est une grosse machine, et la machine a dû se retourner extrêmement rapidement ! On a été consultés et on a été entendus. Mais dans une grosse machine — je l’ai compris à La voix —, si tu veux aider, il faut que tu sois « trooper »…

M.  C.  : Il faut que tu ailles avec le flot…

Ariane Moffatt : Est-ce qu’on parle à mots couverts de diversité au spectacle de la Saint-Jean ? Allons-y directement ! On a des caractères forts. On ne s’engage pas dans quelque chose qui ne nous correspond pas ou dans lequel on ne sera pas à l’aise. On a fait des réajustements, à la suite de la sortie de Didier [Lucien] et de la concomitance COVID-Black Lives Matter. Si on est là, il faut qu’on aille jusqu’au bout de ce qu’on ressent. On a rouvert des dossiers, et on a eu des discussions. Il y a une prise de conscience qui est nécessaire. On ne va pas regarder la parade et ne rien faire.

P. L.  : Ari et moi, on est très sensibles à ça. On ne peut pas comparer la situation de la communauté LGBT à celle des minorités visibles ou des nouveaux arrivants…

M.  C.  : Mais vous faites partie d’un groupe minoritaire qui vit de la discrimination…

P. L.  : C’est sûr qu’on y pense. L’an dernier, en réunion de production, j’ai fait remarquer que pour la première fois, deux personnes de la communauté LGBT coanimaient le spectacle de la fête nationale, en plus de la porte-parole Debbie Lynch-White. Personne n’y avait même pensé ! Parfois, des mains sont tendues et des invitations sont déclinées, pour toutes sortes de raisons. Et on arrive avec un portrait final qui peut nous mettre mal à l’aise. L’an dernier, il n’y avait personne des Premières Nations. On espère avoir tiré les choses dans le bon sens.

A. M.  : C’est rassurant de sentir qu’on peut avoir une certaine influence. L’éveil à mes propres biais inconscients est assez récent. Autour du projet Louve, dans le cadre des Francofolies [en 2017], alors qu’on parlait au nom de toutes les femmes, certaines femmes racisées ont senti qu’on ne s’adressait pas à elles. J’ai compris que je passais beaucoup de mon énergie à être sur la défensive. Je vois que c’était mon premier déclencheur, pour m’oublier, moi, femme blanche privilégiée, et voir l’ensemble du portrait.

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Ariane Moffatt

Le spectacle de la fête nationale est souvent condamné d’avance, mais j’aime mieux me dire que je peux collaborer au changement que de me défiler.

Ariane Moffatt

P. L.  : Il y a une symbolique aussi à la fête nationale. Je me suis toujours questionné beaucoup sur ce que c’est que d’être québécois. Je viens du Lac-Saint-Jean. Nous sommes nés à Alma tous les deux, Ariane et moi. Ma mère ne parle pas anglais et elle est très réticente à entendre de la chanson anglophone à la télé et à la radio québécoises. Je viens d’une famille qui a rêvé d’un Québec indépendant, mais moi, je ne sais plus où me situer par rapport à cette question-là. J’ai des amis anglos, juifs, musulmans, gais, hétéros, trans. Je trouve ça étrange de coanimer la fête nationale depuis deux ans. Quand j’entends les discours de certains séparatistes — je précise « certains » —, j’ai peur. Dans ce temps-là, je suis désolé, mais j’ai encore envie de Toronto et de Vancouver. Je veux sentir que le Québec est plus grand que ce que ces gens-là vendent comme idée. Mais je trouve aussi ça le fun de coanimer la fête nationale en ce moment, parce qu’au-delà des questions raciales et d’identité, je sens que le Québec se cherche.

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Pierre Lapointe

On n’a jamais été aussi libres d’être québécois. Et on n’a jamais été autant confrontés au fait de devoir se poser la question de ce qu’est être québécois.

Pierre Lapointe

A. M.  : Se remettre en question, c’est ça pour moi la fête nationale cette année. À la fin du documentaire Briser le code [avec Fabrice Vil], il y a une femme qui dit qu’elle aimerait se sentir québécoise. Le ressentir dans tout son être. Que ça ne passe pas par la décision d’un regard extérieur. Dans mon utopie et mon monde idéal, cette fête nationale-ci pourrait faire ressentir ça.

M.  C.  : Il y a bien des gens qui ont une vision étriquée de ce qu’est être québécois. Je suis indépendantiste depuis toujours, mais je me désole de voir des nationalistes identitaires s’approprier cette idée. Le tort qu’ils font à ce projet sera irréparable.

P. L.  : J’aime l’idée qu’on se pose des questions. Parce que je fais partie de la communauté LGBT, parce que j’ai vécu de l’homophobie, dans ma tête, je pense que je comprends la personne en position de faiblesse et je prends automatiquement son parti. Mais je reste un homme, qui a du succès, qui a une position sociale privilégiée. Quand j’ai rencontré Philippe Brault et toute ma famille de musiciens, ça faisait tellement du bien de ne plus me faire traiter de tapette comme au secondaire. Je me suis engourdi à ce bien-être-là. Mais les évènements des dernières semaines nous ramènent au fait qu’on ne peut pas toujours se mettre à la place de l’autre. J’ai un ami trans qui m’a dit récemment que je ne saurai jamais ce que c’est que d’être autre chose qu’un homme blanc cisgenre… C’est vrai.

M.  C.  : On ne peut pas se targuer d’être ouvert d’esprit si on refuse de reconnaître qu’on a des préjugés inconscients, qui font en sorte, par exemple, qu’on s’entoure naturellement de gens qui nous ressemblent…

A. M.  : Défaire un ego pour vraiment entendre l’autre, c’est assez long. Ce n’est pas aussi facile qu’on le dit, se mettre à la place de quelqu’un d’autre. On ne connaît pas sa réalité. Si le moindrement ces œillères-là s’ouvrent, on peut le découvrir. On peut participer à l’émancipation et c’est ce qu’on est en train de réaliser, je pense. On peut intellectualiser tout ça, mais le ressentir, c’est autre chose.

P. L.  : On veut croire qu’on est ouverts. J’essaie surtout de ne pas entretenir de haine. De ne pas tomber là-dedans. C’est un exercice que je fais depuis l’adolescence, ayant vécu de l’homophobie de l’enfance à aujourd’hui. Je me suis encore fait traiter de « crisse de tapette » il y a trois semaines, alors que je marchais avec mon chum dans la rue Rachel déserte à 3 h de l’après-midi ! Il reste que moi-même, je ne suis peut-être pas si ouvert que ça…

M.  C.  : Moi, par exemple, je suis l’incarnation du privilège. L’homme hétéro blanc éduqué, francophone au Québec. Je sais qu’il y a 10 ans, ça me dérangeait que des militants s’en prennent à moi pour me rappeler mes privilèges. Parce que je me considère souvent comme un allié naturel. Mais tant que tu n’as pas reconnu tes privilèges, tu n’es pas vraiment un allié.

P. L.  : Les discussions avec mon ami trans, Océan — j’en parle parce qu’il a vécu publiquement sa transformation en France —, m’ont amené à me dire : arrête de penser que tu sais et écoute. D’ailleurs, c’est un gros dilemme qu’on a eu dans les discussions pour le spectacle de la fête nationale. On ne peut pas parler pour les autres. Invitez-les !

A. M.  : Pas juste pour intégrer plus de gens de minorités visibles, mais pour leur donner la parole !

M.  C.  : Et vous avez l’impression que les gens vont être satisfaits du résultat ?

A. M.  : Damned if you do, damned if you don’t ! Il y aura toujours des gens qui ne seront pas satisfaits, qui vont dire que ça n’a pas été fait de la bonne manière. Moi, il faut que je sente que je suis à l’aise. Si je ne le suis pas, il faut que je le dise. Mais il ne faut pas oublier que c’est un show grand public aussi.

P. L.  : Dans les circonstances, oui, on va être à l’aise ! Au sein de la production, il y a des gens qui ont fait des méga-prises de conscience. Il y a des décisions qui ont été prises dans les derniers jours qui ne venaient pas de nous. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, la mobilisation, la conscientisation et aussi, l’intelligence émotive et psychologique générale, collectivement, on est rendus plus sensibles.

A. M.  : Même si on est à une époque d’extrême polarisation ! On parle d’un spectacle qui s’appelle Tout le Québec à l’unisson On espère qu’il aura une fonction de guérisseur d’un trauma collectif.