Alanis Morissette a lancé son album Jagged Little Pill le 13 juin 1995. Comme elle le chantait sur All I Really Want, son « angry voice » a parlé à toute une génération d’adolescents et de jeunes adultes. L’album qui fête ces jours-ce son 25anniversaire s’est vendu à plus de 33 millions exemplaires. Retour sur une petite révolution.

Émilie Côté Émilie Côté
La Presse

Sorti il y a 25 ans déjà, Jagged Little Pill est un album emblématique des années 90. À cette époque, la tendance chez les jeunes n’était pas d’exhiber leur bonheur « avec filtre » sur les réseaux sociaux, mais de vivre, souvent bruyamment, leurs frustrations. Un vestige du mouvement grunge, sans doute.

Mais pour une Ottavienne d’à peine 20 ans qui venait de sortir deux albums de pop bonbon, ce défoulement cathartique n’avait rien de simple…

En 1995, l’industrie de la musique vit des heures de gloire, rappelle Louis Bellavance, directeur de la programmation du Festival d’été de Québec (FEQ). Et au moment où Alanis Morissette s’apprête à lancer le disque qui va changer sa carrière, Nirvana, Hole, Green Day, Pearl Jam, Oasis et Smashing Pumpkins ont déjà sorti leurs « gros » albums (qui le sont d’ailleurs toujours aujourd’hui).

IMAGE FOURNIE PAR MAVERICK RECORDS

L'album Jagged Little Pill, paru en 1995

Alanis Morissette n’arrivait pas avec un nouveau son. Elle s’inscrivait dans la vague grunge et rock, mais elle est sortie du lot comme une météorite.

Louis Bellavance, directeur de la programmation du Festival d’été de Québec

La jeune autrice-compositrice-interprète vendra en effet près de 33 millions d’exemplaires de Jagged Little Pill, qui lui a aussi valu un tas de prix, dont le prestigieux Grammy de l’album de l’année.

Pour bien comprendre l’histoire de cet album, il faut reculer encore plus loin dans le temps.

Alanis Morissette n’avait que 14 ans quand elle a signé un contrat avec MCA Records après avoir été en vedette dans l’émission You Can’t Do That on Television. Beaucoup la considéraient alors comme la prochaine star pop à la Debbie Gibson. « Elle faisait de la pop Mickey Mouse », dit Louis Bellavance.

Or, tout cela était une grande source d’anxiété pour l’adolescente.

Faire entendre SA voix

Elle n’avait pas encore 20 ans quand elle a jeté les premières bases de Jagged Little Pill, portée par une soif dévorante d’authenticité. C’est SA voix qu’elle voulait faire entendre. Après avoir été larguée par MCA Records, l’Ottavienne a quitté Toronto (où elle vivait depuis un an) pour tenter sa chance à Los Angeles.

PHOTO SARA KRULWICH, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Alanis Morissette sur scène en 1998

« Elle était prête à tourner le dos à un succès commercial pour avoir un succès d’estime », souligne Louis Bellavance.

Après avoir longtemps cherché celui avec qui elle voulait travailler, c’est dans la capitale californienne du divertissement qu’elle a finalement rencontré le producteur Glen Ballard (grâce à Kurt Dinney, qui travaillait dans la division de l’édition de MCA à Los Angeles). Ballard venait de la pop et avait travaillé avec Michael Jackson, Paula Abdul et Wilson Philips.

Avec déjà quelque 50 chansons à son actif, la jeune femme sentait encore à ce moment-là le besoin d’affiner sa plume, explique-t-elle dans le reportage « You Oughta Know : an oral history of Alanis Morissette’s Jagged Little Pill » que la journaliste de la CBC Holly Gordon a réalisé pour le 20anniversaire de Jagged Little Pill.

Voyez le reportage de la CBC 

La première rencontre entre Ballard et Morissette a lieu en 1994, au moment même où des policiers tentent de mettre la main sur O. J. Simpson dans la foulée du meurtre de Nicole Brown Simpson. Les deux artistes collaborent sans pression avec de grandes affinités naturelles. C’est dans le cadre de ce travail exploratoire qu’Alanis Morissette enregistre les voix de son tube You Oughta Know en une seule prise.

« Beaucoup de pistes vocales de l’album proviennent des démos, souligne Holly Gordon, qui est née à Montréal et qui vit à Halifax. Quand j’ai fait mon reportage, j’ai aussi été surprise d’apprendre que l’album a mis du temps à intéresser une maison de disques. »

La plupart des majors tournent en effet le dos à l’album. Sauf Maverick Records, une filiale de Warner. Un jeune homme, un certain Guy Oseary, n’a besoin que d’entendre 30 secondes de la chanson Perfect pour être séduit et convaincu.

« Guy et Alanis avaient à peu près le même âge. Ils prenaient tous les deux un risque », souligne Holly Gordon. En passant, Guy Oseary gère aujourd’hui les carrières de U2 et Madonna…

Le reste, donc, appartient à l’histoire : Saturday Night Live, page couverture du Rolling Stone avec le titre « Angry White Female », des prix Grammy, une grande tournée mondiale… Grâce à Jagged Little Pill, Alanis Morissette va dominer la planète musique. (Pour l’anecdote, Radiohead a assuré des premières parties pour elle.)

IMAGE TIRÉE DE L’INTERNET

Alanis Morissette en une du Rolling Stone, en 1995

« Alanis donnait une voix à des émotions que beaucoup de personnes vivent. Elle avait à la fois de la puissance et de la vulnérabilité », souligne Holly Gordon.

Certes, Alanis Morissette était une femme — au même titre que les chanteuses de Hole, Garbage, Cranberries et No Doubt — mais ce n’est pas ce qui lui a permis de ressortir du lot d’artistes alternatifs. Elle avait surtout « un flow vocal incroyable », « un côté fâché », « une urgence », détaille Louis Bellavance. « Sa musique était tellement personnelle ! »

Les chansons de Jagged Little Pill ont aussi une redoutable félicité pop. « Des refrains avec plein de hooks ! s’exclame Louis Bellavance. Ce n’est pas un album, mais une compilation d’au moins six grosses tounes. Assez pour faire une carrière, en tout cas. C’est un album que j’ai beaucoup écouté. »

Triomphe de l’authenticité

Comme des milliers de Québécois, Ines Talbi comptait voir Alanis Morissette se produire sur les plaines d’Abraham le 13 juillet pendant le Festival d’été de Québec (FEQ).

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Ines Talbi

Quand l’autrice-compositrice-interprète était adolescente, Alanis Morissette représentait un « modèle de femme différente », comme Tori Amos, Björk et Lhasa de Sela. « Alanis m’aidait à me sentir moins bizarre », raconte Ines Talbi.

[Alanis] était la preuve qu’on pouvait faire autre chose que la pop. Dans son grain de voix, dans son style, ses paroles. Elle lançait des fuck. Elle parlait de sexe et de jalousie. Elle avait un je-m’en-foutisme.

Ines Talbi, autrice-compositrice-interprète

Pour Ines Talbi, à qui l’on doit la conception du spectacle La Renarde, sur les traces de Pauline Julien, Alanis Morissette était surtout « authentique ».

Elle avait aussi un large public. Elle a inspiré autant des filles que des garçons. Le 1er juin dernier, jour du 46anniversaire d’Alanis Morissette, le chanteur Clément Jacques a par ailleurs mis en ligne sur Facebook une reprise de Hands in my Pocket.

Voyez la reprise de Clément Jacques

« J’ai trippé bien raide sur cet album-là. J’ai appris à jouer de la guitare et de la basse là-dessus », raconte pour sa part le multi-instrumentiste et réalisateur Pierre-Philippe Côté, alias Pilou. Le songwriting, la réalisation… Alanis se crissait des apparences. Elle avait une voix pure, mais rough. Elle groovait comme elle mordait dans les mots. »

PHOTO AMY HARRIS, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Alanis Morissette, sur scène lors d’un festival à La Nouvelle-Orléans, en avril 2019

« L’album a bien vieilli »

L’artiste montréalaise Tranna Wintour vit deux deuils. Avec la pandémie, elle ne verra pas Alanis Morissette en spectacle à Toronto en juillet. Mais surtout, elle ne pourra pas présenter son spectacle Dear Alanis : A So-Called Musical Comedy au festival Fringe de la Ville Reine comme prévu. « C’était trop beau pour être vrai, lance-t-elle. Je fantasmais même à l’idée qu’Alanis vienne voir mon spectacle. »

« Sa musique est la bande sonore de ma vie », lance-t-elle.

PHOTO FOURNIE PAR TRANNA WINTOUR

Sur cette photo, Tranna Wintour reproduit la photo d’Alanis Morissette en couverture du magazine Rolling Stone en 1995

Tranna avait 8 ans — et elle était un garçon — quand sa mère lui a acheté la cassette de Jagged Little Pill au Marché du disque dans un centre commercial de l’Ouest-de-l’Île. « C’est la première fois que je connectais autant avec de la musique. Il y avait tellement d’émotion dans sa voix. »

Tranna Wintour maudit l’article paru l’an dernier dans Jezebel, dans lequel la journaliste Tracy Clark-Flory affirme qu’avec le recul, Jagged Little Pill est un navet.

« L’album a bien vieilli. C’était si authentique et sans censure que ce sera toujours un album pertinent. »

Holly Gordon écoute d’ailleurs encore Jagged Little Pill pour se défouler. « L’album pourrait sortir aujourd’hui », renchérit Ines Talbi. Il a pourtant bel et bien 25 ans.