Le coup d’envoi des Francos devait avoir lieu vendredi, mais il n’y aura aucun festival ou spectacle d’envergure cet été. Ni à Montréal ni ailleurs au Québec. Retour sur ces jours de mars où l’industrie du spectacle a été clouée sur place par un virus dont on ne se méfiait pas encore.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Le rideau tombe

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Pierre Arthur durant le spectacle Stone, Hommage a Plamondon, sur la place des Festivals aux Francofolies, le 17 juin 2018.

En partant de la maison le jeudi 12 mars, Marie-Pierre Arthur s’attend à une journée de tournée comme les autres. La veille, l’Organisation mondiale de la santé a déclaré que l’épidémie de COVID-19 était devenue une pandémie. Son équipe et elle en discutent sur la route, mais la menace leur paraît encore floue. La réalité les rattrapera très vite : ce jour-là ne sera pas comme les autres.

Il n’y a que 13 cas confirmés au Québec, mais entre son départ de Montréal et son arrivée à la salle où elle doit se produire, le monde change. Québec passe « en mode urgence ». En conférence de presse, à l’heure du midi, le premier ministre François Legault impose une quarantaine obligatoire aux voyageurs arrivant de l’étranger et interdit tous les rassemblements intérieurs de plus de 250 personnes.

La salle a vendu 245 billets. En ajoutant les techniciens et le groupe, le calcul est facile à faire : il y a trop de monde. Ni la chanteuse ni le diffuseur ne savent quoi faire et à qui revient la responsabilité d’annuler ou non le spectacle. « On ne comprenait pas ce qui se passait », dit-elle.

Marie-Pierre Arthur et son groupe font la balance de son comme si de rien était. Ou presque. Ils jouent en fait bien plus longtemps que nécessaire. « On a fait un bout du show, raconte-t-elle. Comme si on avait senti qu’on n’allait pas se revoir avant un bon bout. C’était très émotif. »

Le concert n’a pas eu lieu ce soir-là. Ni celui du lendemain, pourtant programmé dans une salle plus petite. Le Québec n’est pas encore confiné, mais le rideau tombe déjà sur le monde du spectacle.

Une « véritable catastrophe »

PHOTO YAN DOUBLET, ARCHIVES LE SOLEIL

Louis Bellavance, directeur de la programmation du Festival d’été de Québec

Le milieu a encaissé le coup, incrédule. « On a tous vécu ça comme une véritable catastrophe », reconnaît Laurent Saulnier, vice-président à la programmation des Francos et du Festival international de jazz de Montréal. « On n’était pas préparés à ça, dit aussi Dan Seligman, directeur artistique de POP Montréal. Personne n’a pensé que ça allait devenir hors de contrôle. »

Il faut se remettre dans le contexte : au début du mois de mars, le virus de la COVID-19 ne semble pas s’être largement propagé de ce côté-ci de l’Atlantique. La crise en Chine paraît lointaine et, en Europe, la situation n’a pas encore viré au cauchemar que l’on sait pour l’Espagne et l’Italie.

À Québec, toutefois, l’organisation du Festival d’été est déjà aux aguets. Quelques semaines auparavant, un membre du conseil d’administration de l’évènement, Alain-Jacques Simard, dont l’entreprise brasse des affaires en Chine, a invité la direction à garder à l’œil l’évolution de la situation en Asie. Au cas où.

« Le jour où on a annoncé la programmation [le 26 février], j’avais à l’esprit qu’on surveillait ça », se rappelle Louis Bellavance, directeur de la programmation du Festival d’été de Québec (FEQ). À ce moment-là, l’idée que l’évènement puisse ne pas avoir lieu n’est pas une « hypothèse sérieuse » pour lui. L’organisation fait quand même ses devoirs : dès le début de mars, elle analyse ses contrats avec les artistes et fait des scénarios d’annulation.

Aux États-Unis, les choses se bousculent : SXSW, supermarché de la musique habituellement tenu au milieu du mois de mars à Austin, au Texas, est annulé par les autorités municipales le 6 mars. L’organisation du festival Coachella annonce son report à l’automne le 10 (l'événement a finalement été annulé cette semaine). Deux jours plus tard, c’est le séisme : Live Nation et AEG, géants américains du spectacle, mettent fin à toutes les tournées. Du jamais-vu.

« On a commencé à avoir des discussions avec les agences d’artistes, qui n’étaient pas très ouvertes au début », dit pourtant Louis Bellavance. Ses échanges avec les autres grands festivals américains, qui songent tous à déménager à l’automne, sont parfois même « hostiles ». « On considérait [au Festival d’été] que l’industrie au grand complet avait la tête dans le sable jusqu’à la taille », dit-il.

Le déni

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Nick Farkas, vice-président concerts et évènements, chez evenko, promoteur des festivals Osheaga, Île Soniq et Lasso

La décision de Live Nation et AEG est accueillie avec soulagement par Olivier Sirois, l’agent de Patrick Watson, qui a dû rentrer au pays à la mi-mars sans terminer sa tournée européenne parce que les villes fermaient à mesure que la tournée avançait. « Ç’a été le bordel, dit-il, mais au moins on n’avait plus à prendre les décisions d’annuler les spectacles nous-mêmes. » À partir de ce moment-là, Louis Bellavance, directeur de la programmation du Festival d’été de Québec, ne se demande plus « si » le FEQ sera annulé, mais « quand ». Son réalisme n’est pas partagé par tous.

« Le mot qui se passait à la mi-mars dans l’industrie nord-américaine était que la saison des festivals allait être encore meilleure en 2020 parce que les gens auraient passé deux mois à la maison et auraient envie de sortir », raconte Nick Farkas, vice-président concerts et évènements, chez evenko, promoteur des festivals Osheaga, Île Soniq et Lasso.

« On a tous été dans le déni, à se dire que ça se pouvait encore », convient Laurent Saulnier, vice-président programmation et production chez Spectra. SXSW a lieu à la mi-mars. Coachella était prévu en avril. « On était programmés trois mois plus tard, fait-il valoir. Personne, je pense, ne pouvait imaginer que la crise pouvait non seulement durer trois mois, mais six et peut-être même un an. »

Même quand le gouvernement Legault impose le confinement, le 13 mars, il croit « quasi impossible » que les Francos et le Festival de jazz n’aient pas lieu. « Ça n’a pas duré longtemps : au bout de deux semaines, avec le confinement, la distanciation physique et les mesures sanitaires, dit Laurent Saulnier, on voyait tout ça s’effondrer sous nos yeux. »

Un immense casse-tête

PHOTO CÉCILE MOREAU, FOURNIE PAR OLIVIER SIROIS

Olivier Sirois, d’Opak Media

Une centaine de spectacles tombent chez Opak Media, la boîte d’Olivier Sirois. L’industrie au grand complet doit jongler avec un immense casse-tête. Par réflexe, des spectacles annulés sont reprogrammés en mai et juin avant d’être déplacés de nouveau à l’automne et enfin reportés à 2021. « Les bookers et les diffuseurs travaillent pour rien en ce moment, constate Marie-Pierre Arthur. C’est de l’ouvrage en maudit et c’est toujours à recommencer. »

Après avoir songé à déménager à l’automne, comme Coachella, plusieurs festivals nord-américains ont décidé de reporter intégralement leur programmation à l’an prochain. « Ça donne un ancrage, estime Olivier Sirois, sinon c’est pas mal le néant. Il nous reste des shows au calendrier en décembre. Je ne pense pas qu’ils vont avoir lieu. Surtout pas aux États-Unis. »

« Tout le monde essaie de faire copier-coller à l’année prochaine. Tous les grands artistes effacent 2020 et reportent à 2021 », constate aussi Louis Bellavance. L’industrie s’attend à ce que ce mouvement soit suivi, selon lui. Or, il ne croit pas que ce soit une solution miracle.

« Le copier-coller intégral [d’une programmation] implique une réaction copier-coller des acheteurs de billets et il y a de l’incertitude à ce niveau-là, fait valoir le directeur de la programmation du FEQ. Ça demande une meilleure réflexion que ça. » La situation ne va pas disparaître « par magie », observe-t-il, et personne ne peut deviner si le public sera au rendez-vous.

« On en est au point où tout le monde se rend compte qu’on va devoir faire avec cette situation pendant une autre année au moins », estime Dan Seligman, de POP Montréal. Il envisage deux options pour septembre : au mieux, un festival réduit avec surtout des artistes locaux, au pire, un évènement complètement virtuel avec des prestations en ligne.

Les humains derrière la machine

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Laurent Saulnier, vice-président programmation et production chez Spectra

« Le métier de diffuseur de spectacles en ce moment est mort à peu près partout dans le monde occidental », constate Laurent Saulnier, vice-président programmation et production chez Spectra. Il n’est pas le seul à ne plus pouvoir pratiquer son métier. « On est assez prompts à calculer les impacts économiques de tout ça, mais les impacts humains sont au moins aussi grands, sinon plus », dit-il, en songeant aux autres professionnels du milieu : musiciens accompagnateurs, techniciens de scène, personnel de sécurité, fournisseurs de services et d’équipements, etc.

Benoît Bouchard, sonorisateur qui travaille notamment avec Dany Placard, Dear Criminals et les Hay Babies, fait partie de ceux qui écopent dans l’ombre. Il avait une « grosse année » devant lui, avec en moyenne une douzaine de spectacles par mois. « Tout est tombé d’un coup le 13 mars, dit-il. Je n’ai plus de contrats de spectacles depuis ce temps-là. »

Au début du mois de mars, l’année s’annonçait aussi très bonne chez Stageline, important fabricant et locateur de scènes mobiles actif sur la scène internationale, assure son président, Yvan Miron. Avec le choc de la COVID-19, les commandes ont stoppé net. Il ajoute que « 90 % de l’activité est à risque pour la location », en raison de l’annulation de la tournée de Metallica et des festivals (Lollapalooza, Bonnaroo, FEQ, etc.) qui devaient utiliser ses équipements.

« Mes amis techniciens et musiciens accompagnateurs, on est un peu les oubliés [de la culture] », constate Benoît Bouchard qui, comme ses collègues, tire la majeure partie de son revenu annuel durant la saison des festivals. Mise à part la Prestation canadienne d’urgence (PCU), il ne peut compter sur aucun programme de soutien.

« Je me donne le prochain mois pour voir s’il y a du monde qui va demander mes services et évaluer ce qui va progressivement reprendre, dit-il. Après, la PCU n’existe plus et je suis à la merci d’un chanteur qui veut faire un projet. »

Distanciation physique et spectacle : « ça ne marche pas »

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Dan Seligman, de POP Montréal

Le déconfinement graduel n’apporte pas beaucoup d’espoir aux gens du spectacle. « On est en train de revoir la capacité de nos salles, dit tout de même Nick Farkas, d'evenko. Est-ce qu’on va être en mesure de faire des spectacles avec des capacités diminuées de 80 % ? Ça va être difficile. »

« Si les règles de distanciation physique demeurent, il va falloir revoir notre façon de faire », croit Dan Seligman, de POP Montréal. Présenter des spectacles devant un public réduit n’a aucun sens sans une importante aide gouvernementale, selon lui. Il craint par ailleurs que les plus petites salles, comme l’Escogriffe, à Montréal, ne passent pas au travers de la crise.

Laurent Saulnier, de Spectra, est plus catégorique. « Le modèle avec la distanciation physique ne marche pas, dit-il. J’ai beaucoup de difficultés à imaginer qu’une chanteuse ou qu'un musicien va avoir envie de jouer dans un MTelus dit “sold out” où il y aura à peine 300 personnes à deux mètres de distance avec peut-être un masque ou une visière. Quelle sorte d’ambiance ça fait dans un show ? »

« On doit trouver des manières novatrices de faire marcher les choses… ou bien on s’assoit et on attend », observe Dan Seligman. Son organisation a déjà transformé un mini-festival appelé Funhouse tenu les 5, 6 et 7 juin en un « party numérique » avec notamment des concerts et des soirées dansantes présentés en ligne.

« Je ne dirais pas que ça me plaît beaucoup, avoue le directeur artistique de POP Montréal, mais je vois la réaction des gens et je crois que ce genre d’évènement a de la valeur. » Olivier Sirois, d'Opak Media, considère pour sa part les concerts présentés en direct sur l’internet comme une solution temporaire. « Ça ne remplacera jamais le live », croit-il.

Marie-Pierre Arthur ne s’attend plus à remonter sur scène cette année et ne tient pas pour acquis que ce sera possible en 2021. « On n’en parle pas trop dans mon entourage de musiciens, dit-elle toutefois, sans s’étonner de ce silence. On est du monde particulièrement habitués à ne pas savoir ce qui s’en vient. »