Cinq ans après la mort de son père Guy, Emmanuelle Béart fait revivre le répertoire d’un auteur à la fois important et discret. Dans un album hommage, différents interprètes s’emparent à leur façon des œuvres les plus marquantes de celui qui a offert L’eau vive au monde.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Peu de temps après la mort de son père, Emmanuelle Béart fut convoquée par Charles Aznavour. Dans un café, le créateur de La Bohème a alors dit à l’actrice à quel point il serait important de rendre hommage à Guy Béart, un grand de la chanson française, afin que son répertoire ne tombe pas dans l’oubli. Avec sa sœur Eve, celle qui fut la Manon des sources de Claude Berri a replongé dans l’œuvre de l’auteur-compositeur, riche de près de 450 chansons, et a mis sur pied ce projet de disque en laissant le champ libre aux artistes invités.

« Charles aurait voulu interpréter Il n’y a plus d’après et il voulait être le premier à enregistrer, mais il nous a quittés quatre jours avant d’entrer en studio, explique la comédienne à La Presse au cours d’un entretien téléphonique. Pendant un moment, je me suis demandé si nous devions quand même inclure cette chanson ou pas sur le disque, puis j’ai pensé à Vianney. Je trouvais qu’il y avait une parenté sur le plan de la simplicité et de la sensibilité artistique. »

De toutes générations

De Béart à Béart(s) est un double album sur lequel sont regroupées 20 chansons de Guy Béart, réarrangées et réinterprétées – les textes ont parfois même été modifiés – par des interprètes de toutes générations. De Catherine Ringer à Akhenaton, en passant par Clara Luciani, Alain Souchon, Pomme, Maxime Le Forestier, Christophe et bien d’autres, ils se sont tous montrés enthousiastes à l’idée de participer à cet hommage.

Plusieurs des artistes à qui nous avons fait appel connaissaient déjà très bien mon père, mais en leur proposant les chansons, j’ai pu mesurer à quel point il était aimé et apprécié. C’était vraiment émouvant d’assister à la nouvelle création de toutes ses chansons.

Emmanuelle Béart

« Chaque artiste a choisi celle qu’il préférait et a eu carte blanche pour la reprendre à sa façon. Je sais que mon père aurait été ravi d’entendre Catherine Ringer reprendre Les souliers. Il l’aimait beaucoup. »

Emmanuelle Béart n’a pas hésité à demander aux interprètes de rafraîchir les chansons, quitte même à les « trahir ». La chanson Qu’on est bien, par exemple, tient en outre compte de l’évolution des mœurs dans les relations amoureuses, maintenant plus diversifiées qu’à une époque où le seul modèle était celui du couple traditionnel. Chanter « Qu’on est bien dans les bras d’une personne du sexe opposé » en 2020 devient alors un peu plus délicat. Thomas Dutronc a opté pour des paroles plus inclusives.

« Ça aurait sans doute fait marrer mon père, fait remarquer Emmanuelle Béart. Je suis certaine que cet irrespect lui aurait beaucoup plu, d’autant plus qu’il a toujours cherché à ce que ses chansons restent vivantes et qu’elles fassent partie du quotidien des gens. Il aurait aimé rester anonyme, que ses chansons soient connues sans que le public sache qui en était l’auteur. Il a toujours eu un rapport conflictuel avec la notoriété. Il nous disait souvent, à ma sœur et à moi, que le succès ne pouvait pas être la destinée de quelqu’un, que l’ambition était un leurre et qu’il fallait plutôt tendre vers un idéal. »

Un homme pudique et discret

Quand on lui demande si son père, qui aurait célébré son 90anniversaire de naissance cette année, a été reconnu à sa juste valeur de son vivant, Emmanuelle Béart souligne que sa notoriété a été à l’image de celle qu’il souhaitait : la plus discrète possible. Voilà probablement l’une des raisons pour lesquelles la célèbre altercation verbale entre Serge Gainsbourg et cet homme pudique sur le plateau d’Apostrophes en 1986 a autant marqué les esprits. Piqué au vif quand l’auteur de La Javanaise a qualifié la chanson d’art « mineur », celui qui se faisait plutôt rare dans les médias n’a alors pu s’empêcher d’intervenir. *

« Quand nous étions jeunes, mon père nous a mis à l’abri de sa notoriété, fait remarquer l’actrice. Enfant, j’appréciais les mélodies et les paroles de ses chansons, qui peuvent parfois sembler légères, mais ce n’est que plus tard que j’ai pu vraiment mesurer la qualité de ses chansons, en distinguer de nouveaux sens et en apprécier la profondeur. Là se situait d’ailleurs la force de son art : ses chansons pouvaient plaire à des publics de tous les âges, y compris les enfants, mais comportaient aussi des couches supplémentaires. »

Chanter, pourquoi pas !


PHOTO FOURNIE PAR UNIVERSAL MUSIC CANADA

Emmanuelle Béart

Emmanuelle Béart n’est pas une chanteuse. L’actrice a néanmoins poussé la note à quelques reprises au cours de sa carrière, notamment lors du récital d’adieu qu’a offert son père à l’Olympia de Paris quelques mois avant sa mort en 2015. Elle fait entendre sa voix sur 4 des 20 titres de l’album, dont trois duos.

« Je ne voulais pas faire de duos, mais Thomas Dutronc [Qu’on est bien], Yael Naim [L’eau vive] et Julien Clerc [Frantz] ont insisté pour que je chante avec eux. Quant à Plus jamais, celle que je chante en solo, c’est une façon de créer un lien plus intime avec mon père. Il souhaitait que ses chansons lui survivent sans qu’on se préoccupe de lui, mais Eve et moi avons cru que, par amour, il fallait contourner sa volonté et lui rendre hommage aussi. »

De Béart à Béart(s) est la première étape d’une opération visant à honorer la mémoire de Guy Béart. Un coffret contenant la totalité des chansons en versions originales remastérisées sera lancé en France l’automne prochain. Un documentaire sur la vie de l’artiste, réalisé par Frédéric Chaudier (le mari d’Emmanuelle Béart), est aussi en chantier.

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De Béart à Béart(s) regroupe une vingtaine de chansons, reprises par différents interprètes.

* Dans une interview accordée à L’Obs récemment, Emmanuelle Béart a déclaré que cette séquence fut pour elle un tel traumatisme qu’elle ne l’a jamais revue.