Roch Voisine a fondé, avec une bande d’amis musiciens et chanteurs, le très informel et très sympathique groupe les Silver Foxes, dans lequel chacun arbore la chevelure ou la barbe blanche de confinement. Un projet pour accompagner et réconforter les gens pendant cette période incertaine, en attendant que l’industrie de la musique retombe sur ses pattes.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Lorsqu’on visionne la vidéo de Handle With Care, sur laquelle Sylvain Cossette, Bruno Pelletier, Patrick Norman, Jeff Smallwood et Roch Voisine reprennent le hit des Travelling Wilburys, c’est à peine si on reconnaît l’interprète d’Hélène avec sa barbe plus sel que poivre. Quoi, est-ce possible, même Roch Voisine vieillit ?

Ce commentaire amuse beaucoup le principal intéressé. « Mais c’est de votre faute, c’est vous qui vous êtes rentré ça dans la tête que je n’avais pas de défaut. Je viens d’avoir 57 ans. Oui, j’ai une barbe blanche, et non, Roch Voisine n’est pas parfait ! »

Le projet Silver Foxes est donc autant un chouette clin d’œil qu’une manière pour lui, qui est manifestement très touché par les effets de la pandémie et du confinement sur le monde, d’apporter sa contribution.

Je ne peux pas aller travailler dans les CHSLD, mais je peux faire du bien aux gens. Donner de la joie, de la musique, c’est ma façon d’être utile.

Roch Voisine

Les gens semblent lui avoir donné raison, puisque le clip de Handle With Care, qui est dédié au personnel soignant, a été visionné plus de 1,2 million de fois en une semaine sur Facebook.

Attente

Faire des clips, c’est aussi pour lui une manière de se tenir occupé. Roch Voisine venait tout juste de rentrer d’une tournée européenne et de commencer à préparer ses spectacles en terre nord-américaine lorsque le gouvernement a « tiré la plogue ».

« Même les dates en région prévues pour novembre, décembre, les gens veulent reporter à 2021. On ne travaillera pas cet automne. »

Ce qui l’inquiète particulièrement, c’est qu’avec la crise de revenus que vivent les musiciens depuis 10 ans — « Il n’y a pas d’autre façon de le dire que le monde s’est mis à imaginer que la musique, c’est gratuit » —, la « seule chose » qu’il leur restait, c’était les concerts.

« Et on vient de nous l’enlever. Je ne sais pas comment on va faire. Certains seront plus mal pris que d’autres. Combien vont devoir prendre une day job ? C’est bien beau un mois ou deux sans revenus, mais un an ? »

Le chanteur salue les initiatives et les idées nouvelles, mais il reste que pour lui, « c’est mathématique » — une expression qu’il utilisera souvent pendant la conversation : partir en tournée avec masques et visières, et distanciation dans la salle, ce n’est pas vraiment envisageable.

« Un show comme Americana, c’est huit personnes sur scène, des écrans géants, c’est impossible à faire dans ces conditions, avec juste 20 % du monde dans la salle ! On ne peut pas arriver. C’est la réalité, c’est une industrie. Mais dans un an et demi, quand il y aura un vaccin, j’ose croire qu’on s’en sortira et qu’on passera à autre chose. À l’époque de la grippe espagnole, ça a duré deux ans, et les gens ont continué à vivre après ! »

Nous ne passerons pas le reste de nos jours avec une bulle de verre autour de la tête.

Roch Voisine

Quant à la solution virtuelle, elle reste une solution en attendant, puisqu’en général, elle sert très mal la musique, juge-t-il. Et pour en arriver à faire payer le public, il faut aussi qu’une certaine qualité soit au rendez-vous.

« Les gens se sont habitués au cinéma maison, ça marche bien parce qu’ils sont équipés, mais il n’y a rien de plus casse-gueule que chanter à la télé. Ça passe mal. Pour que ce soit efficace, il faut que ce soit monté comme un film. Et il manque quelque chose d’énorme : la présence, le feel de la musique live. »

Adaptation

Roch Voisine rappelle que le milieu s’adapte depuis des années et qu’il continuera de le faire. Les productions, les concerts, les équipes ont déjà rapetissé depuis longtemps. « Les compagnies de disques ne veulent plus payer », dit le chanteur, qui espère que la crise sera aussi l’occasion d’une prise de conscience.

« Ça va peut-être faire réaliser au monde que l’art et la musique, c’est essentiel. On le voit en ce moment. J’espère que ce sera davantage considéré à sa juste valeur. Autant par les gouvernements que dans le système de perception. »

En attendant, et en continuant à se poser beaucoup de questions, il y a les Silver Foxes, puisqu’une troisième vidéo est en préparation.

La première, une reprise de On the Road Again de Willie Nelson, était davantage une expérience technologique. « On voulait voir ce que ça donnerait », dit Roch Voisine, qui explique que chaque chanson demande environ une semaine de travail, à raison d’une journée par musicien.

« Chaque jour, on ajoute un morceau. C’est monté chaque soir, par étage, comme un gâteau de mariage. »

L’organisation s’est encore plus raffinée avec Handle With Care, et le résultat est d’une étonnante et agréable qualité.

« Il fallait que ce soit de qualité, sinon je ne l’aurais pas fait. On savait que ça se pouvait, on a l’expertise pour ça, on a travaillé déjà à distance pour des projets. Et puis, ce sont tous d’excellents artistes, et Jay Lefebvre, le producteur qui fait le montage sonore, il aime ça et il est vraiment bon. Après, en vidéo, on n’a pas de grands moyens et on ne va pas gagner d’Oscar pour ça, mais il y a de bonnes idées, c’est cute et on fait sourire le monde. »

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Roch Voisine

Roch Voisine ne confirme pas quels seront les participants du prochain clip, puisque les Silver Foxes sont à géométrie variable. « Ce n’est pas figé, ça a déjà bougé. » Mais la base reste la même pour faire partie du groupe : avoir la barbe ou le cheveu grisonnant…

« Oui ! Alors c’est sûr que ça risque d’être des gens de ma génération. Pas qu’on n’aime pas les jeunes, mais ils ont ben de la place, ils sont cool. Nous aussi, même si on laisse pousser notre barbe grise, on peut être cool ! »