Sept ans après l’excellent Maladie d’amour, Jimmy Hunt fait un retour au solo avec Le silence, album-surprise qui devrait bien s’accorder avec notre état d’esprit confiné. Discussion avec un artiste qui a apprivoisé l’isolement.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Il y a deux ans, Jimmy Hunt a quitté le Mile End pour aller s’installer en Gaspésie. « Ça faisait longtemps que j’y pensais. J’étais en ville beaucoup pour la musique, c’est stimulant, mais j’ai grandi dans la nature et je m’étais toujours dit que j’y retournerais un jour », raconte-t-il au téléphone.

Ce changement géographique a été suivi de moments difficiles, alors qu’il a vécu coup sur coup une séparation et le deuil de son père.

« Il y a eu un gros clash dans ma vie. Je me suis dit : “Ah, c’est ça, la crise de la quarantaine ?” C’est pas juste dans la tête que les choses changent, ça bardasse à l’extérieur aussi », explique l’auteur-compositeur. 

C’est évident, Le silence a été influencé par ce qu’il a vécu depuis deux ans. Et ce court album — 10 chansons, 25 minutes — est certainement le plus introspectif du chanteur qu’on a connu plus désinvolte, membre également de l’explosif groupe Chocolat, qui manie l’ironie et le deuxième (ou le huitième) degré comme personne.

J’avais envie d’autre chose. En solo, je suis toujours un peu plus introspectif, ça fait partie de mes cycles de compo, mais oui, cet album est beaucoup plus calme, posé et personnel.

Jimmy Hunt

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Très personnel même, mais en faisant « bien attention de ne pas être impudique », dit-il. Isolement, décroissance, froid, attente, mort, maladie mentale : à ses yeux, ce sont des états universels auxquels on peut facilement s’identifier. « Ce n’est pas hermétique. Mais oui, vivre seul ramène à des questions existentielles. »

C’est d’ailleurs pour cette raison que l’album, qui a été enregistré en décembre, sort ce printemps et non à l’automne, comme il avait été prévu au départ.

« On s’était dit que c’était un album d’automne, assez tranquille. Mais vu que le mood n’est pas tout à fait estival en ce moment, on s’est dit que les gens auraient le temps de plonger dedans. »

Lui-même vit pratiquement confiné dans sa maison gaspésienne et sort très peu, sauf pour couper son bois de chauffage.

Pour moi, le confinement, ce n’est pas une grande épreuve ! C’est plus tranquille peut-être, mais le changement n’a pas été aussi radical que pour le monde en ville.

Jimmy Hunt

Autre dimension

Si son nouvel environnement lui a demandé quand même une certaine adaptation, Jimmy Hunt a surtout découvert une autre dimension de lui-même. « Les gens ne me connaissent pas vraiment comme artiste là-bas. On parle d’autre chose », souligne celui dont l’œuvre est plutôt associée à l’urbanité. Aujourd’hui, il a pourtant l’impression d’être davantage dans son élément.

« Disons que je suis un hybride. Ou on pourrait dire une drôle de bibitte ! »

On ne change pas Jimmy Hunt, et il continue de distiller de petites touches ironiques ici et là, tant en entrevue que sur son album. « Il y en a un soupçon, mais c’est plus discret. »

On retrouve l’ironie dans certains textes, comme l’ultra narcissique Les gens qui m’aiment. Et dans des musiques parfois décalées, comme une ambiance à la Ennio Morricone dans Le silence, qui clôt l’album, ou la chanson Les vieux amis, qui parle de… microbiotes. « C’est une grande introspection physique, mais sur une musique un peu pop, un mélange de Bruce Springsteen et de Paul Simon. Pour moi, c’est là que réside l’ironie. C’est pour alléger un peu la matière. »

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C’est que l’auteur-compositeur ne voulait surtout pas tomber dans la lourdeur. « Je ne voulais pas que ce soit dark. J’ai demandé à des gens qui l’ont écouté ce qu’ils en pensaient, et ils m’ont dit que c’était quand même lumineux, mais que ça parlait de choses profondes. Je me suis dit : “OK, j’ai peut-être réussi.” »

Cet équilibre tient peut-être dans la forme très courte des chansons. Comme dans le précédent disque de Chocolat, les textes de Jimmy Hunt ne font souvent que quelques lignes. La plus courte, La chute, tient même en deux phrases, très belles : « En février la chute coule derrière son manteau bleu/Infatigable chorale sans spectateurs », chante-t-il alors que la musique se libère et s’envole.

Souvent en chanson, on a un beau bout de texte, une belle suite d’accords, et là on se sent obligé de continuer à travailler, de faire un bridge, d’ajouter un refrain. C’est ce bout-là qui m’agace.

Jimmy Hunt, auteur-compositeur-interprète

L’auteur-compositeur a donc décidé d’aller à l’essentiel en ne conservant que les phrases qui le touchent et lui parlent. 

En studio, il a ensuite exploré avec les musiciens réunis autour de lui pendant cinq jours les différents univers qu’il voulait imprimer aux chansons. « Je donnais des références, et on partait. Je savais jusqu’où ils pouvaient aller si je les laissais aller, parce qu’ils sont très bons. »

La musique est ainsi devenue un élément cinématographique et, selon Jimmy Hunt, chaque chanson est un petit morceau de film, comme s’il avait « capté un bout de dialogue et que la musique faisait le reste ».

Retour

Après le succès de Maladie d’amour il y a sept ans, Jimmy Hunt avoue avoir ressenti « une petite pression ». Il a alors décidé de retourner faire des albums avec son groupe Chocolat — il y en a eu trois, suivis de nombreuses tournées.

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« J’avais envie de m’amuser », dit-il.

Il a maintenant repris le goût de faire de la musique plus tranquille et a moins besoin de faire des spectacles pour « mettre le feu dans la salle ». « Là, j’ai beaucoup aimé revenir à mes petites affaires, et l’expérience a tellement bien été, alors ça se peut que le prochain soit encore un solo. »

IMAGE TIRÉE DE L’INTERNET

Pochette de l’album Le silence, de Jimmy Hunt

Pour l’instant, Jimmy Hunt lance son album en espérant qu’il « rentre dans la vie du monde, dans leur chambre, leur salon, leur auto ». Il souhaite que sa musique « accompagne les gens dans des moments de leur vie et qu’elle leur parle. C’est cliché, mais c’est ça pareil. »

Il est donc fort possible que Le silence soit pour bien des gens associé pour toujours à la COVID-19 et au confinement. « C’est vrai qu’il sera sorti dans une période particulière où l’on est forcés à l’introspection et à la solitude. Et je pense qu’il “fitte” là-dedans. »