La scène a lieu dans le cabinet d’un médecin. Le décor est celui de la fin des années 50. Incapable de voir sa fille souffrir davantage, Jean Bélanger, cadre de la Montreal Tramways Company, l’amène chez le soigneur de la famille. Âgée de 18 ans, l’aînée de la famille pleure sans arrêt. Son travail de secrétaire à la Commission des écoles catholiques de Montréal la désespère.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Elle vit une grave dépression.

« Mais qu’est-ce qu’elle aime faire dans la vie, cette petite fille-là ? », demande le bon docteur.

Les sanglots de la jeune femme l’empêchent de répondre.

« Elle veut chanter », répond son père.

« Alors qu’elle chante », ajoute tout bonnement le médecin.

Ces paroles ont été la plus belle ordonnance que Renée Claude, qui n’est pas encore Renée Claude, pouvait recevoir. « C’était cela ou je finissais mes jours à l’asile », dira-t-elle un jour. À partir de ce moment, rien n’a pu empêcher cette femme de prendre la voie, l’unique voie, qui s’offrait à elle.

Cette anecdote témoigne éloquemment de la passion qui a toujours animé Renée Claude. Pionnière d’un métier qui patientait docilement dans l’antichambre de la Révolution tranquille, celui d’interprète, elle a creusé le sillon pour les centaines de jeunes chanteuses et chanteurs qui ont suivi.

Avec Monique Leyrac et Pauline Julien, Renée Claude a formé la « Sainte Trinité » des interprètes féminines qui, dès le début des années 60, vont s’abreuver à la source, c’est-à-dire aux premiers grands créateurs de chansons du Québec : Leclerc, Vigneault, Ferland, Léveillée, Filion et plusieurs autres.

« S’il n’y avait pas eu ces trois femmes, la chanson québécoise aurait mis plus de temps à venir au monde », aimait à dire la lucide Hélène Pedneault. « Ces femmes avaient l’intelligence du texte », ajoute de son côté Michel Tremblay. Ce trio enterre le terme « diseuse » et montre qu’une chanson a besoin de chair et de passion pour exister.

Trouver des textes bien écrits, dénicher des musiques cousues main pour elle, voilà ce qui a habité Renée Claude toute sa vie. Et quand elle a eu du mal à mettre la main sur des pépites, elle s’est tournée vers des géants (Clémence DesRochers, Georges Brassens, Léo Ferré) et s’est emparée de leur répertoire pour créer un cycle d’hommages qui a duré près de 30 ans.

Renée n’avait qu’une seule ambition dans la vie, trouver de bonnes chansons.

Michel, le frère de Renée Claude

Lors de la préparation du spectacle symphonique qui a été présenté en hommage à Renée Claude à l’automne 2019, j’ai été témoin d’un moment extraordinaire. Debout autour du piano, les chanteuses (Luce Dufault, Marie Denise Pelletier, Isabelle Boulay, Marie-Élaine Thibert, etc.) ont eu un moment d’arrêt en répétant une chanson. L’une d’elles a alors dit : « Quel répertoire elle avait ! »

Il est vrai que la constitution d’un répertoire cohérent et solide ne semble plus faire partie des préoccupations de la plupart des interprètes. Elle est pourtant la base de ce métier. Soumis aux diktats d’une industrie de plus en plus vorace et chiche, tributaires des courants et des tendances, esclaves des clics, les interprètes mènent souvent une quête aveugle et superficielle.

Lorsqu’on braque la loupe sur le parcours de Renée Claude, du premier au dernier disque, on se rend compte qu’il existe une véritable colonne vertébrale. Elle est la seule (avec Robert Charlebois) à avoir réussi une parfaite transition entre le style chansonnier et la pop. Pour cela, elle est allée vers des talents de génie qu’elle a contribué à faire éclore, je pense à Stéphane Venne et Luc Plamondon.

Certains appellent cela « avoir du flair ». Je préfère parler de communion avec l’art.

J’ai consacré une partie de l’été 2019 à écrire la biographie de Renée Claude. Ce fut l’un des plus beaux moments de ma vie. Pendant deux mois, tous les jours, j’ai été plongé dans des montagnes de notes et des heures d’entretiens afin de reconstituer le fil de sa vie. 

Surtout, il y avait ses chansons, les 225 qu’elle a enregistrées au cours de sa carrière, qui m’ont accompagné sans relâche.

Quel grand voyage ce fut !

Le lancement de ce livre devait avoir lieu le 12 mars dernier, quelques jours avant que le gouvernement demande la fermeture des salles de spectacle. Nous n’avons pas attendu la consigne et avons pris la décision d’annuler cet évènement qui devait réunir des amis et collaborateurs de Renée Claude. J’avais pourtant si hâte de célébrer son talent et sa mémoire…

Au moment de mettre le point final à l’ouvrage, j’ai dit à Robert Langevin, l’amoureux des 35 dernières années de Renée Claude, que je tenais absolument à présenter ce livre à celle qu’il appelle « Tinée ». Je me foutais qu’elle ne soit pas tout à fait consciente de mon geste (la maladie d’Alzheimer garde pour elle certains mystères). Je voulais qu’elle sache et entende les belles choses qu’on avait dites à son sujet.

Je me suis rendu à la résidence où elle vivait depuis trois ans. C’était au début du mois de mars. Robert l’avait coiffée. Elle était assoupie dans son fauteuil roulant. 

Elle s’est réveillée et s’est mise à chantonner un air dont elle seule connaissait la mélodie. J’ai compris que c’était maintenant son unique langage, sa façon à elle de nous dire des choses.

J’avais apporté du champagne. Robert a offert quelques gorgées à Renée. Je lui ai parlé. Je lui ai montré le livre. Elle a regardé attentivement les photos. Elle me fixait en me souriant. « Elle doit te trouver de son goût », m’a dit Robert. On a rigolé.

J’ai quitté Renée et Robert en fin d’après-midi. J’ai marché longtemps. Le temps avait « tourné au beau », comme l’a déjà chanté la chanteuse. J’étais bien. Je réalisais l’immense privilège que j’avais de pouvoir raconter l’histoire d’une femme aussi merveilleuse.

Dans la bibliothèque musicale de mon iPhone, j’ai choisi la liste consacrée à Renée Claude. J’ai appuyé sur « aléatoire ». Les premières notes d’Encore une fois, de Clémence DesRochers et François Cousineau, se sont fait entendre.

« Encore une fois, la centième fois/je prends l’épouvante/j’ai le mal qui chante/mon cœur se lamente/j’ai chaud et j’ai froid/Encore un voyage/un nouveau visage/vient de m’embarquer/l’ange étrange passe/mes mains sont de glace/je vais chavirer. »

Bien choisir ses chansons, c’est s’assurer qu’elles aient un sens.

Tout le temps.