Envers et contre tout, Ariane Moffatt et le réalisateur et multi-instrumentiste Étienne Dupuis-Cloutier lancent SOMMM. Un parfait album anti-confinement, autant dans la manière que dans le fond. Entretien.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Commencé de façon exploratoire il y a plus d’un an, terminé en confinement en équilibrant le mieux possible travail et vie de famille, lancé quand même ce vendredi après mûre réflexion, SOMMM devrait ensoleiller ce printemps, qui est tout sauf normal.

C’est en tout cas ce que se sont dit Ariane Moffatt et Étienne Dupuis-Cloutier, qui espèrent que les gens ouvriront bientôt les fenêtres pour faire jouer l’album de SOMMM bien fort et danser avec les enfants.

« Ça fait du bien de sublimer par l’énergie, dit la chanteuse. Oui, on peut avoir des chansons qui vont nous toucher et nous émouvoir, mais la pop va chercher autre chose. C’est une énergie qui peut être apaisante d’une autre façon, dans quelque chose de plus vitaminé et exulté. »

> Écoutez un extrait d’Aimants

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Mais on le devine, les discussions ont été intenses avant de décider de maintenir la sortie de l’album à la date prévue : le 24 avril.

« On était en plein mixage quand tout ça est arrivé, raconte Étienne. Pour la première fois, j’ai fait mixer un album à distance, mais ça s’est fait. Là, on s’est dit qu’après avoir mis toute cette énergie, peut-être que les gens auraient envie de l’écouter, le goût de musique. »

Collaborations

Notre entrevue avec les deux complices — Étienne a joué sur la tournée 22 h 22 d’Ariane — s’est faite grâce à la plateforme de téléconférence Zoom, à peine interrompue une fois lorsqu’Ariane Moffatt est allée chercher son petit bonhomme après la sieste.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

La formation LaF

Chacun chez soi, donc, pour parler d’un album qui a été conçu en équipe, et dont la base est la collaboration. Les huit chansons ont été écrites par le tandem Moffatt-DRMS (c’est le nom de producteur d’Étienne Dupuis-Cloutier), et sept d’entre elles peuvent compter sur l’apport d’un « featuring » : Rosie Valland, Clay and Friends, LaF, Maky Lavender, Ruffsound, FouKi et Marie-Pierre Arthur.

C’était dans le temps où on pouvait se faire des hugs. J’avais envie de voir comment ça travaille, un laptoper. C’est-tu des musiciens ? Comment ils travaillent en studio ? J’avais envie de vivre ça.

Ariane Moffatt, au sujet du passage productif du collectif hip-hop LaF en studio

> Écoutez un extrait d’Essence (avec LaF)

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Ainsi, entre la création collective avec LaF qui sont depuis « devenus des amis », l’implication de la copine Marie-Pierre Arthur, le désir d’entendre la voix de Rosie Valland se déployer, et Maky Lavender qui retourne ses « tracks » le soir même en l’appelant « madame Ariane », chaque collaboration avait ses particularités.

> Écoutez un extrait de Le ciel s’est renversé (avec Rosie Valland)

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Mais une chose les unit toutes, estime Étienne. « On est tous des crinqués. » Comprendre des perfectionnistes, des passionnés, des travaillants. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a voulu embarquer dans cette aventure avec Ariane Moffatt.

« C’est un aspect du métier qui est important et que les gens ne voient pas. Ariane, elle a des qualités humaines, elle sait parler en entrevue, elle est capable de toucher les gens. Mais son métier de composer des chansons, c’est solide. En tant que producteur-réalisateur, ça m’allume », dit-il, ne cachant pas son admiration devant cette capacité d’Ariane Moffatt de se mettre en danger.

Ce ne sont pas tous les artistes qui auraient son ouverture. Elle n’est vraiment pas obligée de faire ça.

Étienne Dupuis-Cloutier, au sujet d’Ariane Moffatt

Pour le réalisateur, le défi aura été de donner de la cohérence à ces univers disparates. C’est qu’au départ, le projet ne devait qu’être une série de « singles » — trois, dont celui avec FouKi, étaient déjà sortis.

> Écoutez un extrait de Danger (avec FouKi)

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Quand le duo collaboratif a décidé de se lancer dans la production d’un vrai album en janvier, Étienne Dupuis-Cloutier a décidé d’y consacrer 100 % de son énergie. « Ça prenait une cohérence de production, d’écriture, il fallait mettre les deux mains dedans. On l’a fait et je ne peux pas être plus satisfait du résultat. »

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Le rappeur FouKi

De son côté, c’est pour « expérimenter une autre façon de créer » qu’Ariane Moffatt a « tendu la main à Étienne », avec qui elle avait envie de partager un processus de création d’un bout à l’autre.

« On a fait une session ensemble début 2019, et il y a eu un déclic, raconte-t-elle. Ce qui est ressorti, c’est cette facilité à se comprendre sur tous les aspects de la construction d’une chanson. Et Étienne a cette ouverture, cette capacité de se pitcher sans avoir peur de ce que l’autre va penser, qui permet d’avancer. »

Album studio

Ariane Moffatt ne s’en cache pas : elle avait envie de tâter de l’album « de studio » sans tournée à la clé, de vivre l’expérience du « producing », pour un résultat « à la facture assumée 100 % pop ».

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Le producteur Ruffsound

« Après Petites mains précieuses, je voulais repartir, être dans le son de l’air du temps, explique-t-elle. Il y a beaucoup d’artistes qui vont arriver avec un nouveau son, mais tu sais que derrière, il y a quelqu’un. Les “producers” dans notre ère actuelle, comme Ruffsound et Loud, c’est fondamental. Il faut les mettre en valeur. »

> Écoutez un extrait de Finir seule (avec Ruffsound)

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Pas question par contre de jouer à la « djeune », même si la plupart des collaborateurs de l’album ont moins de 30 ans, alors qu’elle a franchi le cap de la quarantaine l’an dernier.

« On a beaucoup ri avec ça, on disait que j’étais la cougar qui emmenait les petits jeunes en studio… »

Blague à part, Ariane Moffatt croit surtout que lorsque la musique est « approchée humainement », il n’y a pas de frontière d’âge ni de génération.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le groupe Clay and Friends

Le confinement et après

Les paroles de la chanson Sunshine, qui ont été écrites avec le groupe montréalais Clay and Friends, parlent de se rejoindre « on the other side, where the sun shine’s bright, all day all night » — là où le soleil brille jour et nuit. Un texte qui pourrait avoir été écrit en plein confinement, leur fait-on remarquer. 

> Écoutez un extrait de Sunshine (avec Clay and Friends et Ruffsound)

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« Oui, s’exclame Ariane Moffatt. Et Get Well Soon. Et Le ciel s’est renversé. Et Danger. Et Chérie… “Chérie c’est de la folie ici/On frôle la folie chérie”… Tout ça était écrit avant ! Mais j’avoue qu’on s’est dit quand tout a commencé : mais qu’est-ce qui s’est passé ? »

« Ça a fait partie des réflexions aussi quand on a décidé de sortir l’album, ajoute Étienne. On ne sait pas pourquoi, mais ça fitte. » Pour eux, c’est sûr, SOMMM restera toujours associé au temps de la pandémie et à son incertitude.

On ne l’oubliera jamais. Mais il y a aussi un geste de proactivité et de création là-dedans. Parce que ce qui nous attend de l’autre bord, watch out que ce ne sera pas facile. Il faut continuer à faire des choses.

Ariane Moffatt

« Si on retarde ou arrête tout complètement, on ne sera pas plus avancé », ajoute Étienne, dont le studio est fermé depuis plus de trois semaines. 

Confinement et règles de distanciation obligent, Ariane Moffatt a de son côté fait une croix sur la fin de la tournée de Petites mains précieuses. Avec déception, mais en relativisant.

« Le moment du samedi où tout est tombé officiellement, ça a fait mal. En même temps, ce week-end-là, la mère de ma blonde était fiévreuse, ça a duré 48 heures, là elle est correcte, mais tout à coup la COVID avait un visage… Moi, c’était du nanane, pas un truc de survie. »

Tous deux se félicitent d’avoir plusieurs projets sur le feu et sont conscients de faire partie des privilégiés de leur milieu. « Je suis dans le 1 % de favorisés », dit Ariane Moffatt, qui constate que sa « boulimie créatrice » la sert aujourd’hui.

« Mais pour mon équipe technique, et tout ce monde partout dans le milieu culturel qui ont toujours gagné leur vie mais pas toujours facilement, il va se passer quoi ? »

Elle espère aussi qu’on se souviendra, une fois que tout ça sera fini, à quel point les gens ont besoin de musique… et à quel point le travail des artistes n’est pas reconnu à sa juste valeur.

« En ce moment, les artistes, on fait des Facebook Live pas rémunérés, on veut chanter, on en a besoin… Mais c’est par le vecteur des GAFA qui ont plein de spinning ! Ça m’achale beaucoup. »

Réconfort

IMAGE FOURNIE PAR MO’FAT PRODUCTIONS

SOMMM, d’Ariane Moffatt et Étienne Dupuis-Cloutier

Preuve du pouvoir consolateur de la musique : sa chanson Debout est pratiquement devenue l’emblème de la crise depuis qu’elle a été utilisée par Telus dans une pub illustrant des moments de quotidien confiné — elle a versé son cachet aux banques alimentaires — et qu’elle en a fait une interprétation sentie en direct à Tout le monde en parle il y a deux semaines.

Debout, qui figurait sur l’album 22 h 22 lancé en 2015, est une chanson d’amour. Mais la nouvelle version piano-voix de cette pièce à la base dansante, croit Étienne, a contribué à lui donner une autre signification dans le contexte.

Ariane opine. « C’est une histoire incroyable de beauté. Ce qui m’a rendue fière, c’est d’être au service des gens. Je n’ai jamais vu ça en 20 ans, le nombre d’histoires que je reçois, de tranches de vie, c’est capoté. Le monde est sensible au boutte, et la musique, c’est vibratoire. C’est beau. »

Offert sur toutes les plateformes numériques le 24 avril.