Un sondage Elevent révèle que 57 % des organisateurs d’évènements craignent pour leur survie. Depuis que le gouvernement Legault a annoncé l’annulation des festivals jusqu’au 31 août, une vingtaine de petits festivals ont commencé à se concerter pour pouvoir parler d’une seule voix.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

C’est Patrick Kearney, à la tête du festival de musique Santa Teresa, à Sainte-Thérèse, qui a pris l’initiative de ces téléconférences hebdomadaires qui réunissent tous les lundis depuis un mois une vingtaine de directeurs de petits festivals, pour la plupart régionaux.

« Quand tout a commencé à débouler, [les festivals] étaient isolés, nous dit Patrick Kearney. J’ai contacté les autres festivals indépendants. On se ressemble plus par notre taille et nos réalités se rejoignent. Si Metro Metro et le Festival de jazz annulent, c’est tout aussi grave, mais nous sommes de petits OBNL et entreprises, et notre réalité n’est pas la même. Notre regroupement permet de partager les informations qu’on reçoit chacun de notre côté. »

Fred Poulin a dû se résigner à annuler son festival La Noce à Saguenay, qui en était à sa quatrième année. L’agent d’artiste, qui est également responsable des communications pour le Festival de la blague à Drummond et le Festival de la poutine à Drummondville, constate que les politiques diffèrent d’une ville à une autre.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU FESTIVAL

Le festival La Noce à Saguenay en était à sa quatrième année.

« Moi, par exemple, j’ai reçu une aide de la Ville de Saguenay. Maintenant, est-ce que je dois rembourser la Ville ? Est-ce qu’ils vont m’en laisser une partie ? On ne le sait pas, dit M. Poulin. Laval a décidé d’octroyer 85 % de l’aide promise, Petite-Vallée l’aura au complet et Drummondville n’aura rien du tout, donc pour l’instant, c’est très aléatoire d’un endroit à l’autre. Nous, on essaie de se consulter, pour relancer nos municipalités, leur dire : voici ce qui se fait ailleurs, et on se donne des cues pour des questions d’assurances. »

Inquiétude généralisée

Dans le cadre de la crise actuelle, la firme montréalaise Elevent voulait justement sonder tant les organisateurs d’évènements culturels que les commanditaires (entreprises privées et sociétés d’État, consultants, agences), afin de savoir, entre autres, comment les commandites allaient être gérées. Conclusion (peu surprenante) : ce beau monde est préoccupé par la situation dans une proportion de 94 %.

Ce sont donc 176 professionnels qui ont répondu à l’appel de la firme montréalaise – 65 % de commandités et 35 % de commanditaires. Il faut dire que le sondage a été réalisé avant l’annonce par le gouvernement de l’annulation des festivals et autres rassemblements culturels jusqu’au 31 août. Plusieurs évènements n’avaient donc pas encore été officiellement annulés.

Malgré tout, 57 % des répondants disaient craindre pour leur survie si leur évènement était annulé en raison de la crise sanitaire liée à la pandémie de COVID-19. Ce qui est finalement arrivé.

« On remarque que cette crainte est liée au budget d’exploitation des organisations, nous dit le président d’Elevent, Jay Hébert. Il faut bien comprendre que ce ne sont pas les évènements comme le Festival de jazz ou Osheaga qui sont menacés. Il y avait une émergence, au cours des dernières années, d’évènements plus marginaux, qui s’adressaient à des clientèles plus nichées, qui avaient tout à fait leur place. Ce sont eux, je crois, qui sont menacés de disparaître. »

Grand péril pour petits festivals

Fred Poulin a des craintes pour le Festival de la poutine de Drummondville, « même s’il existe depuis 14 ans, qu’il bénéficie d’une aide financière plus importante et qu’il a un fonds de prévoyance ». Pour La Noce, il est aussi inquiet. « C’est un festival plus jeune et plus fragile, donc c’est sûr qu’il sera en péril si on ne reçoit aucune aide », admet-il.

« Disons que le fait d’avoir annulé l’évènement relativement tôt et d’avoir l’assurance qu’on va pouvoir conserver les subventions du gouvernement a minimisé les dégâts, dit M. Poulin. Mais il y a beaucoup de questions en suspens. On ne sait pas non plus quel genre d’aide on va recevoir. »

Au quotidien, Fred Poulin doit gérer plusieurs dossiers. « J’ai fait des dépôts sur des camions réfrigérés et pour des instruments de musique loués. Est-ce que je vais être remboursé ? Je ne le sais pas encore. »

J’ai quand même vendu 1000 billets à l’aveugle, donc je vais devoir rembourser ces gens-là, ce qui représente quelques dizaines de milliers de dollars…

Fred Poulin, du festival La Noce

Des commandites incertaines

Pour ce qui est des commandites, le sondage Elevent indique qu’à peine 42 % des organisateurs d’évènements recevront (en tout ou en partie) les sommes en commandites qu’ils devaient recevoir.

Jay Hébert croit qu’il serait effectivement étonnant que les entreprises commanditaires paient l’intégralité du contrat de commandite. « Ils pourraient leur verser un pourcentage de 15 à 20 % dans certains cas du montant de la commandite pour les dédommager, et rajouter une année supplémentaire à leur contrat, selon les termes déjà négociés. »

Il y a des exceptions. Hydro-Québec, par exemple, s’est engagée au début du mois à maintenir l’ensemble de ses contributions financières (dons et commandites), même pour les évènements qui ont dû être reportés ou annulés en raison de la pandémie. Une mesure bienvenue pour les festivals qui comptent sur ces fonds pour minimiser leurs pertes.

Malgré le flou entourant le plan d’aide du gouvernement Legault, Patrick Kearney demeure quant à lui optimiste, après avoir parlé à des représentants du gouvernement et d’autres festivals.

On sait qu’on va nous aider. Mais on sait aussi qu’on n’est pas leur priorité numéro un, il y a des problèmes plus urgents en ce moment, comme le matériel médical.

Patrick Kearney, du festival Santa Teresa

« La SODEC, Musicaction, Patrimoine canadien… Ils vont moduler leurs aides financières. On pense que ça s’en vient, on attend et tout le monde est très respectueux de la situation actuelle », explique M. Kearney.

Fred Poulin, lui, croit que pour que le festival La Noce survive en 2021, il faudrait que le gouvernement comble les pertes de cette année, en salaires, en dépôts de cachets d’artistes, en location d’équipements, etc. « C’est difficile pour moi de chiffrer mes pertes, nous dit-il, c’est ce qu’on est en train de faire en ce moment, mais si j’ai encore accès à la subvention salariale, je vais au moins pouvoir continuer à payer mes employés à temps plein. »

Reste que l’été 2020 est à oublier, conclut Patrick Kearney. « C’est une drôle d’année à mettre aux poubelles. Personne n’avait prévu de pandémie à sa programmation. Je me dis qu’on doit tirer les leçons de tout ça. Tout le monde va être plus prudent dans l’engagement de sous, dans le futur. On se rend compte que des choses risquent d’arriver et de nous faire reculer dans nos plans. Tout va être différent. »