Le producteur montréalais Apashe conçoit des chansons qui défient les comparaisons. La musique classique, à la base de son œuvre, y rencontre l’électro. S’y ajoutent du rap ou de la pop. Le résultat, qui accumule les millions d’écoutes sur les plateformes en ligne, figurerait aisément sur des trames sonores de films. Entretien avec l’artiste en cinq thèmes reliés à son album Renaissance, qui paraît ce mercredi.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

L’hybridation musicale

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Apashe aime plonger dans l’univers de la musique classique pour créer ses pièces résolument hybrides.

Renaissance, opus de 13 titres, est « comme le premier » album d’Apashe. Rencontré avant la pandémie, le mois dernier, dans les studios de Kannibalen Records, le producteur explique que son disque Copter Boy, paru en 2016, était « de l’ordre de la recherche », comme tous ses projets précédents. « Pour la première fois, je vois clair musicalement et j’y vais à fond, nous dit-il, de son accent belge légèrement teinté de québécois. D’où le titre : c’est un peu une renaissance, un renouveau. » L’influence de la musique classique n’est cependant pas récente. « J’ai toujours beaucoup aimé cette musique, qui apporte une dimension assez originale, affirme-t-il. C’est une avenue qui n’est pas beaucoup explorée ou bien de manière très maladroite. J’ai eu envie de trouver une manière délicate de toucher au classique sans que ce soit un gros cliché. » Pour compléter ses idées, Apashe s’associe à plusieurs collaborateurs d’ici et d’ailleurs. Les Québécois Geoffroy et KROY chantent, Wasiu et Yizzy rappent, tandis que High Klassified et Slumberjack cosignent chacun un titre.

0:00
 
0:00
 

La théâtralité

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Lorsqu’il compose une mélodie, Apashe s’inspire de scènes de films qu’il crée dans sa tête.

« I like my music hard and majestic », affirme Apashe dans la présentation de son compte Instagram. Majestueux est le bon mot. Théâtral aussi. Lorsqu’il compose une mélodie, Apashe s’inspire de scènes de films qu’il se crée dans sa tête. « Des gens ont des blocages lorsqu’ils créent, mais, pour moi, c’est facile : il suffit de trouver une histoire et une manière de raconter cette histoire avec des sons. » L’inverse est aussi vrai : à l’écoute de sa musique, on est transporté dans un univers cinématographique. Sa musique se distingue aussi par une grande diversité. La ligne directrice reste la même, mais toutes sortes de genres musicaux se mêlent au mariage du classique et de l’EDM sur Renaissance. « J’écoute tellement de musiques différentes que j’ai du mal à évaluer si mon propre album est un peu trop éclectique, avoue Apashe. Mon but, c’est d’introduire la musique classique en passant par des saveurs plus actuelles. »

0:00
 
0:00
 

Les débuts de John De Buck

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Apashe, de son vrai nom John de Buck, s’est initié tôt à la composition sur ordinateur mais s’est découvert tardivement un intérêt réel pour en faire une carrière.

Le DJ d’origine belge, John De Buck de son vrai nom, a toujours vu son père jouer des instruments et s’enregistrer. Alors qu’il était très jeune, sa sœur a installé sur l’ordinateur familial un logiciel de composition facile à utiliser. Initié au solfège et à la batterie dans des écoles de musique, il a découvert qu’il pouvait construire des chansons à même l’ordinateur. « Au fil des années, j’ai approfondi mon intérêt pour le programme [Frutiloops], qui était comme un jeu pour moi. Quand j’ai compris que la musique que j’écoutais, du Prodigy par exemple, était faite de cette façon, j’ai commencé à passer ma vie là-dessus. » L’intérêt a mis du temps à se transformer en plan de carrière. « J’ai étudié en son, j’allais partir en postproduction, en ingénierie, plutôt que musicien », raconte Apashe. En parallèle, il fait des sets de DJ, continue à composer sa musique. Ses rencontres dans le milieu — en particulier avec les musiciens de Black Tiger Sex Machine, aussi dirigeants de l’étiquette Kannibalen Records, chez qui il a signé un contrat — lui ont fait comprendre qu’il avait de l’avenir.

L’Orchestre symphonique de Prague

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Apashe a fait appel à l’Orchestre symphonique de Prague, qu’on peut entendre sur six de ses pièces musicales.

S’il s’est souvent servi de compositions classiques existantes comme bases de ses propres morceaux, c’est avec des mélodies originales qu’Apashe a créé Renaissance. Exception à la règle, la chanson Good News inclut un échantillon de la Sonate au clair de lune de Beethoven. Sur Uebok, deuxième extrait de l’album, Apashe reprend une symphonie de Tchaïkovski bien connue dans les pays de l’Est. Pour le reste, il a fait appel, pour la première fois, à un orchestre symphonique. « Mais j’ai toujours travaillé avec de vrais instruments ou des échantillons de vrais orchestres, précise-t-il. La touche organique est importante. » À la fin du printemps dernier, John s’est attelé, avec le compositeur Fred Bégin, à transcrire ses mélodies faites à l’ordinateur sur partitions pour les envoyer à l’Orchestre symphonique de Prague. « Fred avait déjà travaillé avec eux, dit-il. Ici, on a l’OSM et l’OM, mais ils ne sont pas forcément ouverts à travailler sur des projets comme le mien. Et pour assembler un orchestre, à Montréal, ça coûte beaucoup plus cher. » En tournée en Europe l’automne dernier, Apashe est passé par Prague pour l’enregistrement. En trois heures, les six chansons sur lesquelles l’orchestre apparaît étaient dans la boîte.

0:00
 
0:00
 
0:00
 
0:00
 

La construction d’une chanson

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

L’artiste assemble ses pièces presque à la manière d’un casse-tête : « Ça prend un enchaînement, un petit rythme et après, tout débloque assez rapidement. »

« D’abord, je trouve un accord, un riff ou un beat », dit Apashe, en nous faisant écouter la suite de notes du début de la chanson Distance, conçue avec Gab Gagnon et sur laquelle chante Geoffroy. « C’était un peu trop triste, donc j’ai ajouté quelque chose pour que ce soit moins dramatique, poursuit Apashe en nous faisant cette fois entendre un son de trompette étouffé. L’orchestre est venu après. Mais il joue ces mêmes accords du début. » Les couches instrumentales, visibles sur la piste de création de son logiciel, s’emboîtent comme les morceaux d’un casse-tête tout droit sorti de sa tête. « Ça prend un enchaînement, un petit rythme et après, tout débloque assez rapidement », dit-il. Quand le déclic ne vient pas, il laisse la chanson « dormir ». « Le temps filtre bien les bonnes idées. […] Une bonne toune ne vieillit pas, l’idée peut être remise à jour. » Pour Distance, il n’a pas eu besoin de prendre une pause. Après l’orchestre, la chorale a été ajoutée à l’ordinateur. Finalement, la voix de Geoffroy a été enregistrée, la chanson remaniée « un million de fois ». « De manière générale, c’est le même processus pour toutes les chansons », affirme John, comme s’il s’agissait d’un jeu d’enfant.

0:00
 
0:00
 

IMAGE FOURNIE PAR KANNIBALEN RECORDS

Électro. Renaissance, d’Apashe. Kannibalen Records.