Sois belle, sois fine, tais-toi et chante. Taylor Swift s’est contentée de se plier à cette injonction pendant des années. Elle ne veut plus jamais se sentir muselée. Miss Americana, documentaire intimiste de Lana Wilson, montre comment et pourquoi cette transformation s’est opérée.

Alexandre Vigneault
Alexandre Vigneault La Presse

Déjouer la victime

Les détracteurs de Taylor Swift – ils sont nombreux – estiment que la pop star est passée maître dans l’art de jouer les victimes. Miss Americana, de Lana Wilson, diffusé sur Netflix depuis vendredi, ne les fera pas changer d’idée. Le film raconte sans détour à quel point la jeune chanteuse a souffert de la pression qui vient avec la célébrité, du fait d’être dénigrée en direct à la télé par Kanye West et d’avoir dénoncé un animateur de radio qui a profité d’une séance photo pour passer sa main sous sa jupe. Il n’est toutefois pas nécessaire d’être un fan fini de Taylor Swift pour saisir que le documentaire montre justement le contraire, c’est-à-dire comment elle a cessé d’être victime de tout un système qui lui intimait de chanter, pas de dire le fond de sa pensée.

PHOTO TAYLOR JEWELL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Lana Wilson, réalisatrice de Miss Americana

L’envers de la médaille

Miss Americana n’est pas une œuvre innocente. Son titre, clin d’œil aux concours de beauté qui couronnent des « Miss », place à la fois la chanteuse au sommet de la pyramide tout en rappelant qu’elle est aussi enracinée dans les valeurs du Midwest. Habile. Lana Wilson a fait un film qui ressemble à une biographie autorisée : une œuvre lisse, zéro critique, qui permet surtout à Taylor Swift de raconter sa version de l’histoire de… Taylor Swift. Et puis ? Là réside tout l’intérêt du documentaire : montrer comment la petite chanteuse country qui rêvait de célébrité a vécu l’envers – et parfois l’enfer – de la médaille.

Vie sous pression

La scène d’ouverture est fort jolie : après avoir joué du piano, avec son chat qui grimpe sur le clavier, la chanteuse retourne dans son journal intime de jeune adolescente. Elle visualisait déjà sa carrière ; elle explique ensuite comment elle a toujours voulu bien faire, être une bonne fille. Le conte de fées s’est concrétisé, c’est vrai, mais est venu avec une pression malsaine : en cherchant l’approbation des autres, à vivre dans le regard des autres, elle a fini par se laisser envahir par sa propre image publique. Jusqu’à développer un trouble alimentaire. Le pire est passé, mais son combat n’est manifestement pas terminé. Ce passage marque un tournant dans le film. Pas parce qu’il montre une première faille dans le parcours apparemment impeccable de la star, mais parce que c’est le début d’un éveil.

PHOTO JOEL RYAN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Taylor Swift lors d’un concert au stade de Wembley, à Londres, en 2018

#metoo

Le vrai tournant dans sa vie survient après un choc : en 2013, un animateur de radio profite d’une séance photo pour lui prendre les fesses. Taylor Swift ne réagit pas sur le coup. Puis, elle le dénonce. Le récit qu’elle fait de cet épisode fait écho à celui de nombreuses victimes d’agressions qui se sont senties bafouées et accusées à leur tour alors que ce sont elles, les victimes. Lana Wilson fait preuve de beaucoup de retenue ici. Elle ne dramatise rien, ne cherche pas le pathos, seulement la vérité de son sujet. Surtout, elle montre comment cette agression et ses suites, sa prise de parole, ont été fondatrices. Des années plus tard, contre l’avis de son entourage, dont son propre père, Taylor Swift s’est en effet engagée publiquement contre une candidate républicaine du Tennessee dont les positions fragilisaient les victimes de harcèlement et d’agression sexuelle. Que malgré les risques pour sa carrière, elle devait utiliser sa tribune pour des choses qui lui tiennent à cœur. Ce qu’elle n’hésite plus à faire depuis.

PHOTO LUCAS JACKSON, ARCHIVES REUTERS

Taylor Swift aux MTV Video Music Awards, en août 2019

Visage humain

Miss Americana montre bien sûr l’envergure de la carrière de Taylor Swift : les prix remportés, les records battus, les stades remplis. Les séances en studio montrent à quel point elle est déterminée, travaillante, et d’un tempérament apparemment très agréable, loin de l’image de papier glacé qu’elle affichait à ses débuts. La valeur de ce documentaire vient de là : toucher aussi près que possible à l’intimité d’une pop star fabriquée par une énorme machine, qui en a profité amplement, mais qui a aussi mis en place sa propre distance critique face à une structure qui préfère le confort de l’indifférence aux enjeux politiques. Qui préfère voir les jeunes filles chanter et danser que de les entendre dénoncer des injustices systémiques.

Réinventions

Taylor Swift a 30 ans. Elle estime qu’il lui reste peut-être encore cinq ans pour s’accomplir et qu’après, dans ce métier, les femmes sont jetables. Et jetées. Sa crainte de disparaître est palpable. Il faudrait toutefois être particulièrement cynique pour ne voir dans ce film qu’une opération de marketing de plus, une manière de se maintenir au sommet. Taylor Swift a certes le beau rôle dans Miss Americana. Son aplomb, néanmoins, est inspirant.

Miss Americana, sur Netflix