Il existait une tradition dans les années 80, qui consistait à mettre le mot « rap » dans le titre de chansons rap. Comme pour mettre en garde, dirait-on, que quelque chose de bien particulier s’apprêtait à brusquer les oreilles des auditeurs, mieux équipés, du coup, lorsqu’ils étaient avertis.

Jérémie McEwen Jérémie McEwen
Collaboration spéciale

Longtemps considérés à tort comme les premiers raps québécois, Ça rend rap de Rock et Belles Oreilles (1986) et Le rap à Billy de Lucien Francoeur (1983) ne font pas exception à la règle. J’aime d’ailleurs m’imaginer une chanson country qui reprendrait le même procédé : Le country de Mustapha, mettons. Dans le hip-hop, c’est un procédé qui plonge certainement ses racines dans les Travelling Blues et autres Three O’Clock Blues, dans tous les cas.

Depuis quelques années, l’archéologue musical Félix B. Desfossés s’emploie à déterrer la vraie généalogie du hip-hop au Québec. Il a fait paraître deux compilations intitulées Rap aléatoire où il y a d’une part des pièces loufoques, qui miment l’esthétique hip-hop davantage qu’elles ne le respirent, et d’autre part des pièces authentiquement issues de cette culture. La différence entre deux tendances est frappante, alors que Denise Filiatrault et André Montmorency unissent leurs forces sur l’amusante Wouch wouch (1980), par exemple, tandis que du côté de la vraie patente, on trouve l’électro funk rappé remarquablement bien vieilli de Johnny Shaka sur Shake your Pants (1984).

On touche ici au nerf de la guerre. Tout se passe comme si, au Québec comme ailleurs, la culture hip-hop, autrement sérieuse même lorsque ludique, avait dû se parer d’habits légers flirtant avec le clownesque pour fracasser le plafond de cristal de la culture de masse. Même aujourd’hui, lisais-je sous la plume du journaliste Simon Tousignant, d’Urbania, le rap de rue montréalais, cru par définition, commence à peine à émerger dans la Belle Province par des rappeurs comme Tizzo et Shreez, en partie certainement grâce à leur capacité à ne pas se prendre trop au sérieux.

Ce qui se passait ici pendant les années 80 faisait écho à ce qui s’est passé chez nos voisins du Sud quelques années auparavant. En 1979, presque en même temps que Sugarhill Gang faisait paraître Rapper’s Delight, qui fait encore danser les mononcles dans les mariages aux quatre coins du monde, Kurtis Blow obtenait un franc succès radio avec la pièce Christmas Rappin’.

C’est que le hip-hop, avant d’être respecté comme une sous-culture en bonne et due forme, était surtout vu comme une excentricité, trouvant sa place sur les ondes plus facilement quand les chansons comportaient quelque deuxième degré.

Noël, pour plusieurs rappeurs, est devenu le cheval de Troie par excellence. Peu de temps après son premier hit des Fêtes, Blow sortait The Breaks, énorme classique dans le milieu, qui a bien mieux vieilli que Christmas Rappin’, d’ailleurs. Run-DMC, dont le jupon des ambitions pop dépassait pas mal tout au long de son existence, s’est aussi prêté au jeu, avec Christmas in Hollis, dont le vidéoclip léger remplace les rennes par un chien.

Cette tendance à faire passer le rap en lui collant autre chose de plus « acceptable » est tenace. À Tout le monde en parle, par exemple, on a longtemps invité des rappeurs pour parler de tout sauf du rap. Dead Obies était là pour parler de franglais, Koriass pour parler de féminisme, Loco Locass pour parler des libéraux. Loud, disaient plusieurs en 2018, a été le premier à être là en tant que lui-même : progrès énorme.

Le tournant dans le hip-hop américain, qui a mis l’ère de la gimmick de Noël derrière, est à trouver dans la pièce Player’s Ball, premier succès du groupe OutKast (1994). Il faut être bien attentif pour comprendre qu’il s’agit d’une chanson de Noël, personne ne décline le champ lexical des articles de Fêtes comme DMC le fait dans Christmas in Hollis. Sapin. Cadeaux. Eggnog. Non : ici, ça se passe à Atlanta, donc pas de neige dans les images de la vidéo, et aucun flottement ironique dans l’atmosphère non plus. André 3000 commence par rapper « It’s begenning to look a lot like what ? » On avait invité le groupe à participer à une compilation de Noël, et ils ont décidé de raconter comment le jour de Noël, pour tous les criminels de la ville, est une occasion de se réunir pour faire une grande soirée, loin des festivités familiales traditionnelles. Ça débarque en grosse bagnole, ça fume, ça ressemble à un évènement hip-hop, tout simplement. Noël, ce n’est rien qu’une autre journée, semble dire le duo qui a ouvert les portes du rap du sud des États-Unis au monde entier. Une journée pour la famille, soit. Mais aussi une journée pour la famille qu’on a choisie.