Le rappeur Juice WRLD, 21 ans, est mort la semaine dernière, vraisemblablement d’une surdose d’opioïdes. Si ça n’avait été d’un de mes étudiants l’hiver dernier, un jeune homme plus qu’allumé qui me remettait de brillantes analyses des textes de ses idoles faisant le triple de la longueur demandée, je n’aurais pas su qui c’était avant qu’il disparaisse, comme pour XXXTentacion il y a un an, assassiné à l’âge de 20 ans. La mort colle au cul du hip-hop, particulièrement ces derniers temps, et c’est un phénomène immensément important.

Jérémie McEwen
Collaboration spéciale

D’aucuns pourraient être tentés de le nier. Je pense à l’ancien éditorialiste de l’émission 60 Minutes, Andy Rooney, mort en 2011, qui avait sérieusement compromis son legs, en ondes, lors du suicide de Kurt Cobain en 1994. « Que feraient ces jeunes gens s’ils avaient de vrais problèmes, comme la Grande Dépression, la Seconde Guerre mondiale ou le Viêtnam ? », avait-il vociféré, sans nuance aucune, en réaction à la disparition de celui qui est devenu pour les jeunes d’aujourd’hui l’équivalent des Joplin et Hendrix, pour ma génération : des géants du mal-être morts plusieurs années avant notre naissance, mais d’autant sacralisés. « Qu’est-ce que le club des morts à 27 ? rappait prophétiquement Juice WRLD. Nous ne franchirons pas le cap des 21. »

J’ai lu plein de papiers, d’éloquents chroniqueurs du New Yorker et du New York Times, qui soulignaient sa sensibilité, sa vulnérabilité, sa position de figure de proue du mouvement emo rap, né dans l’autoproduction sur SoundCloud, dont le nom nuageux évoque beaucoup trop bien les nuées du monde des paradis artificiels. Il était déchiré, ai-je lu, entre l’ivresse amoureuse et l’ivresse de la drogue, entre la peine et l’effacement de soi. C’est bien sûr juste dans une large mesure. Mais dans la foulée, subrepticement, comme pour tellement de problèmes sociaux, on réduit toute sa démarche à un déséquilibre psychologique. Tout ça serait uniquement le fait d’une personne prise isolément, et de quelque carence chimique : l’ennemi de Juice WRLD, c’était lui-même. C’est avoir une vision extrêmement courte des choses, surtout si on pense à la liste de morts qui s’allonge (Lil Peep, Mac Miller). Le problème de Juice WRLD nous appartient à tous. Sa portée est politique, sociale et philosophique.

Extrait de Legends, de Juice WRLD

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Dans son nom est évoqué le monde, un monde dans lequel il était devenu un leader pour la jeunesse, mais qu’est-ce qu’un leader qui ne trouve plus de sens à la vie, précisément ? Il semble y avoir là une contradiction frappante, comme si un anarchiste travaillait pour une société d’État, comme si Sisyphe construisait le mont qu’il se plaignait de devoir surmonter.

La question du sens de la vie est le nœud philosophique qui interpelle le plus, dans mes cours comme dans la vraie vie : si l’amour et l’amitié sont des leurres, si la famille est un cocon illusoire, que reste-t-il sinon des bien petites « carrières », creusées à même le roc de l’insignifiance ?

C’est dans cette brèche que s’est lancé le punk, à la fin des années 70, à Londres et à New York simultanément. On y vivait un aplatissement temporel dans l’idée de « no future », mais il a vite semblé que le mouvement se contredisait, lui aussi, dès qu’il endossait quelque chose comme de l’ambition, commerciale ou autre. En criant le néant, on semble effectivement vouloir le remplir, et construire son petit mont à surmonter. La seule posture nihiliste valable paraît parfois être celle du silence. Le punk, m’amusais-je récemment à souligner avec un ami, est mort le lendemain de sa naissance. Yes, that’s right, punk is dead, rien qu’un autre produit à consommer, une mode à digérer, pour se sentir dans le coup, scandait le groupe plus punk que punk CRASS, dès 1978.

Extrait de Punk Is Dead, de CRASS

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C’est là que le hip-hop reprend le flambeau. L’attitude punk par excellence, DIY (Do It Yourself), par où il n’est pas nécessaire de savoir chanter pour faire un disque ni de savoir jouer de la guitare pour remplir un amphithéâtre, renaît dans le rap. Combien de fois ai-je entendu quelqu’un moquer le manque de savoir-faire mélodique des rappeurs sensibles, qui chantent sans cesse les trois mêmes notes sur des albums répétitifs, sortis à intervalles exaspérants de six mois ? Et le plus parlant, c’est que ces critiques viennent souvent de l’intérieur même du milieu hip-hop. Comme si la déconstruction du genre, qui, comme toute déconstruction, commence au sein même de la chose en question, devait se dresser contre les tenaces idéaux de pureté de quelque père fondateur froissé.

Une DJ montréalaise, Gayance, attirait récemment mon attention sur l’important documentaire Afropunk de 2003, qu’on peut visionner en entier sur YouTube. Le film souligne combien être afrodescendant en Amérique implique de facto se trouver en marge et, donc, dans une posture punk. C’est peut-être fort de café pour certains, mais l’argument mérite d’être médité : le punk, via sa filiation rock, né chez Chuck Berry et Little Richard, est peut-être une musique noire dans son âme même. Nina Simone, dans Mississippi Goddam, est peut-être la plus punk de toutes.

Regardez le documentaire Afropunk (en anglais)

J’ai entendu des observateurs s’étonner, ces derniers temps, que des spectacles hip-hop donnent lieu à des mosh pits. C’est pourtant l’expression d’une rage nihiliste, pour reprendre le mot du philosophe Cornel West, commune au punk et au hip-hop. Cette rage est effectivement désespérée, le danseur ivre se lançant le corps contre celui des autres au pied de la scène. Mais dans ce chaos s’exprime, j’ose l’espérer, quelque chose qui commence.

Qui est Jérémie McEwen ?

PHOTO JULIE ARTACHO, FOURNIE PAR L’AUTEUR

Jérémie McEwen

Jérémie McEwen donne depuis 2016 un cours intitulé « Philosophie du hip-hop » au collège Montmorency. Un essai du même nom paraîtra à l’automne aux éditions XYZ. Chroniqueur philo sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, il a publié sur le hip-hop dans Nouveau Projet (sur Wu-Tang) et dans Liberté (sur Enima).