Des dizaines de livres ont été écrits sur Serge Gainsbourg. Sa vie intime a été étalée en mots et en photos, son personnage a été décortiqué et ses textes, publiés. Que reste-t-il à dire ? Presque tout sur ses musiques, comme on s’en rend compte à la lecture du Gainsbook – En studio avec Serge Gainsbourg.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Dire qu’on n’a jamais mis le pied en studio avec Serge Gainsbourg ne serait pas vrai. On trouve encore facilement sur YouTube des images tournées lors de séances d’enregistrement. Les plus fantastiques datent d’avril 1968. Gainsbourg est en studio à Londres et la caméra qui regarde par-dessus son épaule assiste à la naissance de son hymne à l’amour à lui : Initials B.B.

La séquence est tirée d’un film d’une douzaine de minutes qu’un ami de Gainsbourg, Yves Lefèvre, avait commencé à tourner l’automne précédent, apprend-on à la lecture du Gainsbook. Il devait s’attarder à la création de la chanson Ford Mustang, mais s’est concentré sur l’épique hommage à Brigitte Bardot, des premières notes au piano au refrain emprunté au compositeur tchèque Antonín Dvořák.

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Le Gainsbook fait un peu la même chose que Lefèvre, en mots et en photos. Sa matière est toutefois bien plus ambitieuse : l’œuvre entière d’un créateur assez peu reconnu de son vivant et désormais élevé au rang de monument de la chanson française.

Un chaînon manquant

Sébastien Merlet, qui a dirigé l’ouvrage de près de 450 pages, dit d’emblée que ce projet est « né d’une frustration ». Des dizaines de livres publiés sur Gainsbourg depuis sa mort, en 1991, peu s’attardaient à sa musique. Rien de « vraiment complet », du moins.

« Son aura d’artiste dépasse pourtant la France et les pays francophones, souligne-t-il. Ce qui intéresse les gens, et ce qui nous intéresse aussi comme passionnés de musique, ce ne sont donc pas seulement ses textes, c’est aussi un phrasé, la musique et les accompagnements. »

Avec ses trois coauteurs, Sébastien Merlet a mené l’enquête. Ensemble, ils ont refait la chronologie des compositions et des enregistrements de Gainsbourg, retrouvé ses collaborateurs (le nom des musiciens n’apparaissait pas sur les pochettes de disques, dans les années 60), fouillé les archives de la famille et celles des maisons de disques. Ils ont réalisé une soixantaine d’interviews et épluché des centaines d’articles.

Une histoire inédite

Et le résultat ? Une histoire à la trame inédite en ce sens qu’elle donne la parole à de proches collaborateurs capables d’éclairer la démarche de l’artiste. Son bagage classique, son amour du jazz, son aisance à flairer les modes et sa capacité d’assimilation étonnante. En 1962, quand paraît Jazz Samba (de Stan Getz et Charlie Byrd), qui fait connaître la bossa-nova aux États-Unis, Gainsbourg flirte déjà avec la musique brésilienne, comme en témoigne sa chanson Baudelaire, sur Gainsbourg No 4.

Sa façon de s’entourer des meilleurs musiciens est elle aussi soulignée.

Il a toujours travaillé avec le gratin des musiciens. Jusqu’en Jamaïque : Sly & Robbie, ce sont de très grands rythmiciens.

Sébastien Merlet

Sur Gainsbourg confidentiel, il est flanqué d’un guitariste (Elek Bacsik) et d’un contrebassiste (Michel Gaudry) qui avaient accompagné une certaine Billie Holiday à Paris.

« Gainsbourg était un fin amateur de jazz. Il fréquentait assidûment les clubs de jazz parisiens. Même dans les orchestres de [Alain] Goraguer, [Michel] Colombier et [Jean-Claude] Vannier, c’était des musiciens qu’il connaissait, qu’il voyait évoluer, assure Sébastien Merlet. Il était vraiment à la recherche d’un son particulier. »

Gainsbourg se disait mélodiste. Il connaissait ses limites comme compositeur. Pourtant, comme le souligne Sébastien Merlet, qu’il travaille en Angleterre ou en France, on reconnaît sa griffe. « Il y a une impulsion qui vient de lui. Comme il l’a dit dans maintes entrevues, il ne sait pas toujours ce qu’il veut, mais il sait ce qu’il ne veut pas », dit le coauteur du Gainsbook.

L’analogie avec Bashung s’impose : celui-ci n’écrivait pas ses textes, mais tous ses auteurs, de Boris Bergman à Gaétan Roussel, en passant par Jean Fauque, ont écrit du Bashung. Sébastien Merlet acquiesce. « Il est d’ailleurs intéressant de voir l’album que Bashung et Gainsbourg ont fait ensemble en 1982 [Play Blessures] : ce n’est pas du Gainsbourg, c’est clairement du Bashung. »

Compositeur caméléon

Car le grand Serge était aussi un caméléon. Il savait s’effacer pour mettre son talent au service des autres. Ce qui l’a souvent très bien servi, de France Gall à Vanessa Paradis, en passant par Bardot et Jane Birkin. Et si on le savait expert en exercices de style, on découvre un peu plus ses « exercices de steal », expression utilisée par Sébastien Merlet pour désigner les « emprunts » plus ou moins subtils auxquels le compositeur s’est livré.

Son bagage classique lui a servi plus d’une fois : il a notamment joué Chopin, qu’il affectionnait, et « cité » Dvořák. Il a aussi emprunté au folklore russe, aspect assez méconnu de l’œuvre de Gainsbourg, selon Sébastien Merlet, et aussi carrément pillé des idées dans l’album Drums of Passion du Nigérian Babatunde Olatunji sur Gainsbourg Percussions.

Le plagiat est flagrant lorsqu’on écoute New York-U.S.A. à la lumière du morceau Akiwowo. « Je crois que [Gainsbourg] a sous-estimé l’importance du disque qu’il a pillé, pense le directeur du Gainsbook. Je pense qu’il croyait emprunter au folklore, alors que l’album était un best-seller aux États-Unis. »

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Et si ce Gainsbook n’évoque qu’en filigrane la vie privée de l’artiste, il fait le portrait d’un créateur perpétuellement en quête de reconnaissance et capable de choix radicaux. Une espèce de doué capable de faire briller les autres, mais qui a mis un temps fou à s’imposer, lui. Avec ce livre, c’est tout un pan d’une œuvre monumentale qui se trouve finement éclairé.

La sortie du livre est accompagnée d’un disque intitulé En studio avec Serge Gainsbourg.

PHOTO FOURNIE PAR L'ÉDITEUR

Le Gainsbook

Le Gainsbook – En studio avec Serge Gainsbourg
Sous la direction de Sébastien Merlet
447 pages
Seghers