Manifestations violentes, grèves, routes bloquées, Haïti traverse une nouvelle crise depuis le mois de septembre. Il y a déjà eu environ 20 morts en cinq semaines. « La situation est chaotique, le pays est dans un état critique, juge Steeve Valcourt, cofondateur du groupe Lakou Mizik. Je suis sûr que nous sommes à la veille d’une révolution. »

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Il prononce ces mots avec un calme étonnant, vu le chaos qu’il décrit. « Tout le monde est en panique », ajoute-t-il. Pas lui. Peut-être parce que c’est plus calme là où il vit, à la campagne, à proximité de Jacmel. Peut-être aussi parce qu’il a vu plus d’une fois son pays en avoir ras le bol de pas mal de choses…

Lakou Mizik est né dans les ruines d’une autre crise majeure : le séisme qui a dévasté Port-au-Prince et sa région, en janvier 2010. Des milliers de gens étaient alors abrités dans des camps de fortune. « Il n’y avait pas de joie là-bas », explique Steeve Valcourt. Avec son ami Jonas Attis, il a donc commencé à y jouer de la musique. Un peu de tout, dans l’espoir de plaire à tout le monde et d’alléger les souffrances.

On ne savait pas quoi jouer, alors on a tout mélangé : musiques haïtiennes, reggae, hip-hop.

Steeve Valcourt

La bonne fortune a ensuite mis sur leur route Zach Niles (producteur du documentaire sur Sierra Leone’s Refugee All Stars), qui cherchait justement des musiciens capables d’actualiser le folklore haïtien. Avec son soutien, Steeve et Jonas ont monté un groupe multiconfessionnel et multigénérationnel (le doyen en est Sanba Zao, pionnier de la musique rasin) et lancé l’album Wa Di Yo en 2016.

Haïti, Louisiane

HaitiaNola repose, comme Wa Di Yo, sur une grande variété de rythmes enracinés dans la culture haïtienne. Steeve Valcourt rappelle que, dans la tradition, chaque rythme sert à appeler une divinité et un esprit. Lakou Mizik ne met toutefois pas l’accent sur cet aspect spirituel. « L’idée, précise-t-il, c’est d’abord de faire de la bonne musique. »

Ce qui distingue ce deuxième album, c’est toutefois les emprunts à la musique de La Nouvelle-Orléans. Steeve Valcourt savait que des liens avaient été tissés entre son pays et cette ville de la Louisiane au moment de la guerre d’indépendance d’Haïti, au tournant du XIXe siècle. « Je ne connaissais pas la vibration de l’endroit », précise-t-il toutefois.

Il n’en a pris la mesure qu’en mettant le pied en Louisiane. « Je marche au feeling », explique-t-il. Là-bas, il s’est vite senti « à la maison ». La cuisine, certains éléments d’urbanisme et d’architecture, ou encore la présence de la culture créole lui rappelaient Haïti. La connexion avec les musiciens locaux allait de soi.

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Arcade Fire invité

Iko Kreyol, basé sur le thème archiconnu de la chanson Iko Iko (avec Régine Chassagne et Win Butler d’Arcade Fire), est l’exemple le plus patent de métissage avec La Nouvelle-Orléans. Les Montréalais sont loin d’être les seuls invités : The Soul Rebels (qui marie cuivres et hip-hop), Lost Bayou Ramblers, Trombone Shorty, Cyrille Neville (de la famille Neville) et plusieurs autres figurent aussi sur HaitiaNola. Chacun des invités rehausse, éclaire, colore les morceaux tout en se fondant dans l’énergie contagieuse du collectif.

IMAGE FOURNIE PAR CUMBANCHA

L’album HaitiaNola, de Lakou Mizik

Alors qu’il existe une forte tradition de chansons critiques des autorités à Haïti, Lakou Mizik a plutôt choisi de porter et de partager des vibrations positives. « On met aussi le doigt sur des choses qui sautent aux yeux et qu’on ne peut pas ignorer. On est aussi un groupe engagé. En même temps, [critiquer], il y en a déjà beaucoup qui le font, fait valoir le chanteur et guitariste. On essaie de voir ce qui est négligé et ce qu’on peut renforcer. » En ces temps difficiles, un peu d’espoir et un appel aux forces vives et positives ne sont sûrement pas un luxe à Haïti.