Alors qu’on célèbre son œuvre avec la sortie de deux coffrets de ses disques originaux rematricés, Gilles Vigneault est de retour sur scène avec quelques représentations de son spectacle-conférence Parole et musiques. Une occasion unique de l’entendre se raconter, que nous avons saisie lundi dernier.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

À presque 91 ans, Gilles Vigneault pourrait se reposer chez lui tranquillement et personne ne lui en tiendrait rigueur. Mais le vénérable chanteur aime bien redémarrer la machine de temps en temps. Il présente donc six fois cet automne – quatre fois à Montréal, une à Magog et une à Saint-Alphonse-Rodriguez – ce spectacle, mi-concert, mi-conférence, qu’il promène depuis cinq ans déjà.

Au piano, Philippe Noireaut, magicien capable de s’ajuster à n’importe quelle fantaisie de la voix de Vigneault. À l’animation, Françoise Guénette, aussi calme que compétente et à l’écoute. Aux questions, le public de la Cinquième Salle de la Place des Arts, qui en profite pour interroger le poète de Natashquan sur toutes sortes de sujets, de sa chanson préférée de son répertoire à l’état de la langue française, en passant par les artistes qui l’ont inspiré et l’histoire qui se cache derrière la chanson Jack Monoloy.

Pendant plus de 90 minutes, Gilles Vigneault alterne donc les interventions et les chansons qu’il a préparées pour l’occasion – il en amorce aussi parfois sans les terminer, toujours suivi au piano par son fidèle complice. « On ne l’a pas répétée celle-là et je ne me souviens plus de la suite. Vous savez, quand on a écrit 450 chansons… », dit-il en s’excusant après avoir commencé Il me reste un pays.

On aura ainsi droit à des pièces telles Au doux milieu de vous, Si les bateaux, Gens du pays – « Vous allez être obligés d’écouter les couplets aussi ! » –, J’ai pour toi un lac – avec les traditionnels pas de valse à la fin –, Les gens de mon pays ou la plus récente et très belle Vivre debout.

« Vivre debout/Pour me survivre/Délesté de mes vieux tabous/Mais le cœur toujours prêt à suivre/Le pas pressé du caribou », chante-t-il à la fin d’une soirée passée justement debout, droit comme un chêne, le geste généreux et l’esprit vif.

Prétextes

Plus la représentation avance, plus les questions fusent de partout. À un garçon qui lui demande à quel moment il a su qu’il voulait devenir chanteur, Vigneault répond : « Euh… ce soir ! »

Tout le monde rit, mais ce sera un prétexte pour raconter cette histoire (incroyable) qu’on ne se lasse pas d’entendre sur la naissance de sa première chanson, Jos Monferrand, écrite en une journée à la suggestion du folkloriste Jacques Labrecque, à la toute fin des années 50. Le reste a déboulé, 15 chansons en 15 jours, Jos Hébert, La danse à Saint-Dilon, toutes devenues des classiques. « Ça pressait. »

Un spectateur, qui est venu de Suisse expressément pour assister au spectacle, lui demande pourquoi on ne l’écoute pas quand il chante On ne sait jamais, une de ses nombreuses chansons sur l’ouverture aux autres.

« Des millions de gens se déplacent à pied, en quête d’un bout de terrain qu’ils pourraient appeler un pays », répond Vigneault, qui l’entonne presque immédiatement. « Il ne faut pas fermer son cœur/À l’étranger, au voyageur », chante-t-il. A-t-il répondu à la question ? Non. Avons-nous vécu un moment de grâce ? Oui.

Qui était mademoiselle Émilie ? demande une jeune femme dont c’est la chanson préférée depuis toujours. Quelle chanson l’émeut encore ? demande un autre spectateur. Chaque question permet à Vigneault de retourner dans le temps, de parler avec émotion de la simple berceuse que lui chantait sa mère ou de son village natal et des personnages qui l’ont peuplé.

C’est au cimetière de Natashquan que sont nées mes premières chansons. Je voyais les pierres tombales de gens que je ne connaissais pas et ça me dérangeait. J’ai voulu raconter leur vaillance, leur endurance, leurs espérances et, plutôt que célébrer des héros mythiques, les célébrer, eux.

Gilles Vigneault, lors de son spectacle

Mais Vigneault a aussi les pieds dans le présent et, aiguillé par des spectateurs, il parle bien sûr de ses espoirs de pays et du respect de la nature. Vers la fin, une jeune fille lui demande s’il apprécie que des enfants soient assis dans la salle. « C’est une grande récompense. J’ai beaucoup essayé d’écrire pour les enfants dans ma vie, parce que c’est écrire pour l’avenir. »

Deux nouveaux coffrets

L’avenir peut aussi encore se transmettre par le truchement des très beaux coffrets lancés par Tandem, qui a entrepris de remettre en circulation la discographie de Gilles Vigneault. Le premier a été lancé l’automne dernier, deux autres sont sortis vendredi, et chacun comprend huit (!) disques originaux rematricés.

IMAGE FOURNIE PAR TANDEM

Le coffret Le chant du Portageur, de Gilles Vigneault

Chaque coffret est présenté littéralement comme un livre et tous les textes des chansons sont inclus. Dans les deux nouveaux coffrets, on peut aussi lire de courtes présentations du journaliste à la retraite de La Presse Alain de Repentigny, qui sont soit d’intéressantes mises en contexte historique, soit des anecdotes tirées d’une de leurs nombreuses rencontres.

Quant au spectacle Parole et musiques, toutes les représentations restantes sont à guichets fermés. Mais restez alerte et ne ratez pas l’occasion, si jamais le poète décide de sortir de ses terres à nouveau : ce moment restera gravé longtemps dans votre mémoire.

> Consultez le site de Gilles Vigneault