Florent Vollant est codirecteur artistique de l’album Chansons rassembleuses (Nikamu Mamuitun), en vente depuis le 13 septembre, qui réunit les œuvres communes de huit jeunes artistes autochtones et non autochtones. L’album homonyme qui a propulsé la carrière du duo Kashtin – 200 000 exemplaires vendus – célèbre ce mois-ci ses 30 ans. Discussion autour de la musique autochtone avec un sage.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Le projet Chansons rassembleuses est venu en songe à Alan Côté, directeur du Festival en chanson de Petite-Vallée. C’était un rêve prémonitoire ?

Florent Vollant : J’étais à Maliotenam dans mon studio quand Alan m’a appelé un matin et m’a raconté son rêve. Il voulait que je rassemble mes amis : Richard Séguin, Richard Desjardins, Zachary… J’ai plutôt pensé aux jeunes avec qui je travaille dans ma communauté. Ça a commencé comme ça et c’est devenu Nikamu Mamuitun. C’est mon frère Reginald, qu’on a perdu il y a un an (il dirigeait le Festival Innu Nikamu de Maliotenam, fondé par Vollant il y a 35 ans), qui a mis le projet sur papier. J’ai demandé à Marc Déry et Réjean Bouchard de m’aider.

M.C. : À faire exister un rêve…

F.V. : Chez nous, le chant traditionnel arrive par le rêve. Les aînés sont inspirés par le rêve. Ça devient un message, ça devient un chant, ça devient une danse. Le jour où Alan m’a appelé, je savais que le projet marcherait. Parce que ça venait du rêve. Mais je ne savais pas que ça deviendrait un disque ! Parmi les jeunes non autochtones, qui sont talentueux et super cool, certains ne savaient pas ce qu’est un Attikamek. Ils ne savaient pas ce que sont les Premières Nations. Ils en avaient vaguement entendu parler à l’école, il y a longtemps. Les jeunes autochtones ont marché avec des Nike. Les non-autochtones n’ont jamais vu de mocassins. Il y avait une fragilité au départ dans la rencontre, mais la musique est forte.

M.C. : C’est ce qui a permis de briser la glace ?

F.V. : C’était aussi l’intention derrière le projet. On les a laissés prendre la route. Ce sont de beaux êtres humains qui se rencontrent, qui apprennent, qui grandissent, qui s’assemblent. C’est beau à voir. On a allumé le feu, et tout le monde a amené son bois. Il y a plein de préjugés qui sont tombés. On a fait des sessions à Petite-Vallée. On a fait des sessions à Maliotenam. On a joué dans les deux festivals. La communauté les a accueillis. Ils ont participé à une session de médecine traditionnelle. Ils ont rencontré les gens. Ils ont vu que ce n’est pas si dramatique que ça ! Et ils ont écrit de belles chansons.

M.C. : Tu parles de préjugés. Il y a une chanson (Le blanc des yeux) sur les a priori. (« J’connais pas la danse du soleil / Je porte pas de plumes de corneille / J’ai du wifi dans mon tipi / Je chasse ma viande à l’épicerie »). Il y a une autre chanson qui parle de toxicomanie et d’alcoolisme. On ne fait pas abstraction de réalités, mais on s’amuse de certaines perceptions…

F.V. : Il le faut ! C’est cet esprit-là que je souhaite et que j’entretiens. Il faut se moquer un peu, sinon ça ne passe pas. Oui, on a des réalités qui ne sont pas faciles. Oui, on a vécu en tant que peuples des situations qui nous ont marqués. On n’est pas fous pour rien ! (Rire)

M.C. : La colonisation a eu des impacts importants…

F.V. : Elle a laissé des traces. En même temps, on ne peut pas rester des victimes de génération en génération. Il faut déculpabiliser, il faut décoloniser. Appelons le racisme le racisme. Appelons l’ignorance l’ignorance. Appelons les choses comme elles sont, pour qu’on puisse laisser autre chose à la prochaine génération. Pour que ce soit possible, il faut identifier la blessure et la nommer comme il se doit, pour pouvoir la soigner. Sinon, on va léguer les préjugés et l’ignorance à la prochaine génération. Déjà, ceux de la nouvelle génération en savent plus sur les Premières Nations que leurs parents. Ça, c’est une révolution.

M.C. : As-tu l’impression que la jeune génération, dans les communautés, se libère d’un certain poids du passé ?

F.V. : Mon garçon me dit : « Nous, on n’en veut pas de ça. C’est votre histoire. Est-ce qu’on peut passer à autre chose ? Est-ce qu’on peut regarder devant ? » Mon fils me dit ça : « Les pensionnats, la dépossession, c’est votre histoire ! »

M.C. : C’est une histoire qui n’est pas lointaine, qu’on ne peut pas nier. Mais il faut s’en libérer…

F.V. : Il faut la nommer, mais il ne faut pas vivre dans cette lourdeur-là. Oui, il y a l’histoire. Mais peut-on s’arranger pour qu’il y ait une réappropriation d’une fierté, d’une liberté ?

M.C. : On sent ce mouvement-là chez les jeunes artistes, les auteurs, les musiciens, pour qui tu es considéré comme un mentor. C’est un rôle qui te convient ?

F.V. : Je ne pense pas trop à ça ! J’accepte ce rôle-là. C’est naturel. Je suis un aidant. J’aime donner un coup de main. J’ai appris ça quand j’étais enfant dans ma famille, au Labrador, avec les nomades. J’ai appris que lorsque tu vis dans un groupe, la première règle, c’est de ne pas nuire. Ne sois pas dans les jambes ! Si tu marches devant, marche d’un bon pas. Et si tu marches derrière, ne traîne pas. Moi aussi, j’ai eu des mentors. Ils m’ont aidé, ils m’ont emmené sur scène et m’ont fait de la place. J’essaie de faire la même chose. Je ne dis pas aux jeunes quoi faire. Quand ils prennent un mauvais chemin, malgré mes conseils, je les attends et je ne dis rien. Et on continue. Moi aussi, je me suis trompé de chemin, souvent, et je me suis fait mal. Mais j’ai appris.

M.C. : Ta musique a été une source d’inspiration pour bien des gens. Ça fait exactement 30 ans que le premier album de Kashtin est sorti. Il a été, pour plusieurs, une porte ouverte sur un monde méconnu, celui de la communauté innue. Et une porte ouverte sur le monde pour des artistes autochtones. Quel regard poses-tu sur ce succès 30 ans plus tard ?

F.V. : Quelle tornade (kashtin en innu-aimun) ! Ç’a été intense. Tant que tu restes dans l’esprit de la musique, ça va. Si tu débarques un peu de ça et que tu penses que tu es le king, tu vas déraper. Des fois, ça devient incontrôlable. C’est fort, la musique. Plus que nous tous. C’est précieux. C’est ce que je me dis chaque fois que je remonte sur scène avec Claude (McKenzie, l’autre moitié de Kashtin). Chez nous, la musique, c’est une médecine. Ça soigne.

M.C. : Tu as commencé à faire de la musique pour soigner tes blessures ?

F.V. : Oui, absolument. À 5 ans, au pensionnat, il y avait un petit xylophone sur lequel je jouais pendant des heures. J’oubliais les « robes noires », j’oubliais les murs, j’oubliais que je ne pouvais pas voir mes parents. J’ai fait partie de la chorale, j’ai écouté du chant grégorien. Aujourd’hui, encore, c’est un monde parallèle dans lequel je m’échappe, pour créer.

M.C. : Je voulais te parler du nouveau prix de l’ADISQ, le Félix de l’artiste autochtone de l’année. C’est une bonne nouvelle, selon toi, ou c’est une façon de ghettoïser les artistes autochtones ?

F.V. : C’est quelque chose qui existe ailleurs. Les Juno ont ça depuis 25 ans. Les American Music Awards, les Folk Music Awards aussi. Il y a beaucoup de rattrapage à faire au Québec par rapport à la relation que l’on peut avoir avec les artistes autochtones. Ça fait quelques années qu’on en parle. Mais même il y a cinq ans, ce n’était pas encore le temps. Parce que les artistes autochtones avaient très peu recours aux subventions et au soutien qui est en place. Il a fallu créer au Conseil des arts et des lettres du Québec une catégorie à part, spécifique aux artistes autochtones. On parle de musique, de théâtre, de perlage. Ça simplifie les choses. Aux Juno Awards, après toutes ces années, les artistes autochtones se plaignent d’être seulement considérés dans la catégorie autochtone. Au Québec, on n’est pas rendus là !

M.C. : Jusqu’à présent, les artistes autochtones faisaient partie de la catégorie « Musiques du monde ». Comme s’ils étaient étrangers…

F.V. : À l’époque, avec Kashtin, on était en lice pour le Félix en langue étrangère !

M.C. : Langue étrangère ! C’est l’ultime ironie…

F.V. : C’est vrai que, pour la majorité, c’est une langue étrangère. Mais c’est ironique, oui. On va prendre notre place. Et on va faire bouger les choses. C’est un défi qu’on nous lance ! Il y a une fenêtre qui est créée. On va en profiter. On parle souvent d’Elisapie, de Shauit, de Samian, de Florent Vollant, mais il y en a plein d’autres ! La moitié de la population autochtone du Canada a moins de 30 ans. C’est une force qu’il faut inspirer, soutenir, encadrer, aider. Les jeunes artistes ont des choses à dire. En rap, avec un violoncelle ou avec une caméra. Ils sont talentueux. Je vais dire comme mon ami Richard Desjardins : « Ce ne sont pas tous des fous ! » (Rires)