Une nouvelle charge financière imposée aux musiciens par le festival Coup de cœur francophone, qui aura lieu à Montréal du 7 au 17 novembre, a suscité une levée de boucliers sur les réseaux sociaux. Assurant être « sensible à la réaction du milieu », le promoteur explique sa décision… et revoit en partie ses pratiques.

Charles-Éric Blais-Poulin Charles-Éric Blais-Poulin
La Presse

Le festival Coup de cœur francophone (CCF) est contraint de reconsidérer ses pratiques de rémunération des artistes, à la suite d’une levée de boucliers sur les réseaux sociaux.

Une publication du musicien Pierre Brouillette Hamelin, sur Facebook, a mis le feu aux poudres : non seulement son groupe trifluvien Rorqual serait payé uniquement en fonction du nombre de billets vendus à la porte (door-deal), mais il devrait aussi devoir assumer les frais de location de la salle et le salaire du technicien.

Les frais opérationnels d’un festival doivent être assurés par les groupes de musique. Ce n’est pas acceptable, selon moi ».

Pierre Brouillette Hamelin du groupe Rorqual, à propos des changements à Coup de cœur francophone

De l’avis de M. Brouillette Hamelin, lui-même coorganisateur d’un festival de musique à Trois-Rivières, le Frida Fest, ces conditions ressemblent à du pay-to-play (« payer pour jouer »), une pratique décriée quasi unanimement dans l’industrie musicale.

« Un festival me demande de jouer, ne me donne pas de cachet garanti et c’est moi qui dois payer pour la salle et le technicien de son. C’est-tu une joke ? », a-t-il écrit. Ce cri du cœur, partagé sur Facebook près de 70 fois, a trouvé écho chez bon nombre de musiciens et de professionnels de la scène.

Les artistes mis à profit

« Le pay-to-play est un concept qu’adoptent de plus en plus de festivals dans le monde, mais ce n’est pas du tout notre cas », rétorque Alain Chartrand, directeur général de CCF, qui se dit « très sensible à la réaction du milieu ».

Le promoteur a décidé, cette année, de demander un « léger retour » de 10 % des recettes de la billetterie pour répondre à la demande grandissante d’« artistes qui souhaitaient être intégrés à la programmation ».

Or, pour la série de concerts au bar L’Esco, le festival ne réclamait pas un pourcentage des recettes, mais une somme fixe correspondant aux 20 ou 25 premiers billets vendus afin de couvrir les frais de location de la salle et l’embauche d’un technicien de son. Si les petits groupes ne réussissaient pas à générer ce nombre d’entrées, aucun cachet ne leur serait donc versé. Coup de cœur francophone fait marche arrière concernant cette dernière politique, et c’est le « 10 % des recettes » qui s’appliquera en novembre.

« Le festival est une manière d’arrêter le temps, c’est un arrêt sur image dans la création », note Alain Chartrand. 

« On met la billetterie au profit des artistes, une certaine réputation, des services de presse, de promotion, un site web. Nos coûts augmentent, et il fallait penser à un scénario d’intégration pour les évènements plus ciblés. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Alain Chartrand, directeur général de Coup de cœur francophone

Pendant 11 jours, les doléances du musicien Pierre Brouillette Hamelin auprès du festival sont restées sans réponse, déplore-t-il. Or, face au tollé provoqué par sa publication, les organisateurs de CCF l’ont finalement contacté pour qu’il exprime son point de vue. « Je suis content qu’ils aient entendu mes arguments, dit-il. S’ils corrigent [la situation], je vais être super content. » Trop peu, trop tard : le groupe Rorqual ne figure plus dans la programmation.

L’auteur-compositeur-interprète Antoine Corriveau avait directement interpellé CCF, après avoir écrit sur Facebook qu’il tombait « un peu en bas de [sa] chaise » face aux nouvelles politiques de rémunération. « Programmez moins de monde, si vous devez vous rendre là. Une dizaine de shows de moins, personne ne va vous en vouloir. Ça se fait juste pas, pour vrai. »

Alain Chartrand admet que l’agitation sur les réseaux sociaux a « accéléré le processus de réflexion » des organisateurs, à la barre d’un « projet vivant ».

Pay-to-play

Le pay-to-play pur et dur, qui impose aux artistes la vente d’un certain nombre de billets ou carrément un tarif d’inscription, est toujours en vigueur dans certains rendez-vous musicaux, principalement dans les concours et les évènements-vitrine.

Aux États-Unis, de nombreux artistes, dont Nirvana dès 1990, sont montés au créneau pour dénoncer cette façon de faire. À l’instar du Super Bowl, qui n’offre aucun cachet pour le concert de la mi-temps, la « visibilité » devient alors l’unique salaire. Les détracteurs de la pratique ont même une page Facebook comptant plus de 8000 membres.

Au Québec, par contre, les musiciens hésitent à aborder ce « sujet sensible », puisque les portes se ferment parfois plus vite qu’elles ne s’ouvrent.

En 2013, le Rockfest de Montebello avait soulevé la controverse après que le quotidien Le Droit eut mis en lumière certaines clauses des contrats soumis aux artistes de la relève. Certains d’entre eux ne recevaient aucun cachet en plus de devoir vendre au moins 50 billets pour pouvoir monter sur scène, sans quoi les groupes absorbaient financièrement les laissez-passer invendus. Tous avaient témoigné sous le couvert de l’anonymat.

Le festival Coup de cœur francophone se déroulera à Montréal du 7 au 17 novembre.