Quand la chanson Ho Hey du groupe The Lumineers est sortie, au début des années 2010, elle a quelque peu « éclipsé » le reste de leur premier album homonyme. Ophelia, premier extrait de leur second essai, a eu le même effet. Pour présenter son dernier album, III, The Lumineers fait les choses autrement.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Depuis trois mois, le groupe distille son troisième opus. Toutes les chansons sont dévoilées au compte-gouttes, jusqu’à l’offrande les compilant toutes, le 13 septembre. 

« L’album ne pourra pas être jugé sur une seule chanson, dit le chanteur Wesley Schultz, rencontré durant le festival Osheaga. Ophelia, sur notre précédent, est une bonne chanson, mais elle ne représente pas tout l’album. Plutôt qu’un simple qui tourne pendant des mois, on révèle notre musique de façon plus authentique. »

La manière d’écouter un disque a changé, croit Schultz. « Quand on fait le test avec nos amis, ils n’écoutent pas la totalité d’un album si on le leur donne d’un coup. Ils peuvent garder leur attention pour quelques chansons à la fois. Diviser l’album était la meilleure façon, de nos jours, de faire sortir notre musique », dit le rouquin, ses longs cheveux coincés derrière ses oreilles, une chemise à manches courtes bleue assortie à ses yeux.

À ses côtés, Jeremiah Fraites, batteur du groupe. Sur un t-shirt blanc, ses habituelles bretelles noires. Sur sa tête, son classique chapeau fédora. Sur son visage, un sourire aimable.

L’air avenant et chaleureux des deux musiciens fait contraste avec ce troisième album, lugubre du début à la fin, dont ils discutent. The Lumineers n’a pas habitué son public à ce côté sinistre. Mais après sept ans et deux albums, Schultz et Fraites ont évolué : le propos est de plus en plus sombre, comme les livres Harry Potter, note Wesley.

Des « histoires pour survivre »

Les chansons de III sortent dans l’ordre selon lequel elles se retrouvent sur l’album. L’ordre est important : cet opus est un récit, divisé en « chapitres », expliquent les meneurs du groupe.

IMAGE FOURNIE PAR DUALTONE

III, des Lumineers

L’album nous présente trois générations d’une famille dysfonctionnelle. Gloria, Junior et Jimmy Sparks sont les personnages principaux de ce projet musical d’une complexité minutieusement réfléchie. 

Si le groupe pousse le concept au maximum avec III, The Lumineers a toujours raconté des histoires. 

D’abord, car c’est tout ce que Wesley Schultz connaît. Ayant grandi en écoutant Bob Dylan, Leonard Cohen, Tom Petty et Billy Joel, cette façon d’écrire lui est devenue naturelle. 

Les humains ont besoin d’histoires pour survivre.

Wesley Schultz

Par ses chansons, Wesley veut interpeller le public, le faire réfléchir. Une « manière pacifique de tenter de changer la façon de penser de certaines personnes ». 

Comme Bruce Springsteen le fait. Comme il a vu Bono le faire lorsque The Lumineers assurait la première partie de U2. « Beaucoup de gens vont à leurs concerts et sont en désaccord avec leurs opinions politiques. Mais à force d’être en contact avec leurs chansons, ils sont plus ouverts à ce qu’ils disent », croit Schultz. 

Contrairement à Wesley, l’instrumental était tout ce qui importait à Jeremiah, avant qu’il ne rencontre le chanteur dans leur bourg du New Jersey (ils se sont depuis installés à Denver). « Je m’étais promis de ne jamais travailler avec un parolier, car je pensais que tout avait déjà été dit, lance Fraites, en riant. Mais lorsqu’on a commencé à faire de la musique ensemble, j’ai su qu’il y avait quelque chose de spécial dans la façon dont Wes raconte les histoires. »

Une œuvre double

Des vidéoclips, élaborés mini-métrages, accompagnent chacun des dix premiers titres — les trois dernières chansons de l’album ne s’imbriquent pas dans la narration. Un exercice qu’ils ne répéteront pas pour chaque album. Mais qu’ils sont fiers d’avoir imaginé (notons qu’après notre rencontre avec Wesley et Jeremiah, le TIFF a annoncé qu’il présenterait le court métrage formé de l’amalgame des 10 vidéoclips).

Ce qu’on ne savait pas des personnages en écoutant les chansons, les vidéoclips nous le disent. Ils complètent la narration, donnent du relief aux personnages. De sublimes œuvres filmiques, à l’esthétique remarquable, signées Kevin Phillips. La musique complémente l’image, et vice versa. « On a voulu donner plus d’informations sur ce que veulent vraiment dire ces chansons », explique Wesley. 

Le chanteur croyait que la chanson Gloria serait détestée (tout compte fait, les 2 millions de vues sur YouTube indiquent le contraire). Le sujet est dur. On y parle des ravages de la dépendance à l’alcool d’une mère. « Mais si les gens devaient la détester, je voulais que ce soit pour ce qu’elle est vraiment, qu’ils la comprennent vraiment. »

Les histoires vraies

Les deux musiciens n’hésitent pas à aborder en entrevue des histoires plus personnelles et malheureuses de leur vie. Probablement parce que, de toute façon, tout est dans leur musique.

Le frère de Jeremiah est mort d’une surdose à 19 ans, en 2002, nous dit-il. Quelques années plus tard, un cancer a emporté le père de Wesley. Et Wesley a écrit sur tout ça, raconte Jeremiah. Il a traduit les émotions qu’ils ressentaient en chansons et a permis de les soulager tous les deux.

La Cleopatra de leur deuxième opus est inspirée d’une fascinante chauffeuse de taxi que Wesley a rencontrée et dont l’histoire a formé le cœur de l’album. La vie des Sparks est aussi basée sur des personnes réelles. Des proches de Wesley, qu’il ne nomme jamais, mais dont les expériences (tragiques) ont fait naître des chansons.

« Ça ne fonctionnerait pas, d’inventer tout ça, pense-t-il. Ça ne serait pas sorti de la même façon. » Il hésitait, en début de carrière, à tant en dévoiler dans ses textes. Puis, il s’est rendu compte (et trouve fascinant) que, de toute façon, le public substitue souvent ses propres histoires à celles qui lui sont racontées. Il fait des liens, s’approprie les mots.

« C’est comme si je te lisais mon journal intime et que tu pleurais, nous dit Wesley. Quand on joue certaines chansons, les gens sont émus par quelque chose qui vient de moi, de mes histoires. C’est un défi, car il faut parfois dire des choses qu’on ne veut pas forcément faire partager. Mais c’est aussi très gratifiant. »